samedi, 02 janvier 2010

Sa souffrance est son bouclier...

Rodin-porte-enfer2.jpg

Sa souffrance est son bouclier
Elle crie et se débat puis
puissante
renvoie au monde l'écho de son mal
et dresse contre tout, contre tous
le rempart des coups reçus

Sombre guerrière
chaque blessure lui fait des pétales d'un sang plus vert que la jeunesse
plus bleu que la Terre
plus jaune que les moissons
corolle de peines piquée en boutonnière - blasphème
au revers de son existence

Alors elle se lève, toujours fragile
et passe sur son bras nu
la lanière – blessure de l'écu mille fois raccommodé
parée pour le tournoi aveugle
d'elle contre les autres
d'elle contre le monde
sans fin

Vaincue toujours, de chaque échec  elle renaît
multicolore et vaine dans la mêlée des cendres
jusqu'à l'ultime combat
dernière défaite dont la cicatrice est obscurité

LZ

Rodin : la porte des enfers, détail.

lundi, 21 décembre 2009

Le cercle

Un petit jeu pour changer : Une nouvelle écrite lors d'un concours d'écriture où quelques contraintes étaient données.

  • Commencer la nouvelle par la phrase : "La nuit venait à peine de commencer..."
  • La nouvelle devait contenir  :
    • un cercle
    • la phrase ou le morceaux de phrase : "il en faut plus"
    • la nouvelle devait contenir un titre de film
  • La nouvelle devait faire référence à un livre

Bonne lecture et... cherchez le jazz !

RailTrainAiguillages.jpg

La nuit venait à peine de commencer quand il se décida enfin à partir. Son vieux père le regardait d'un air goguenard. Lui, il était énervé. Il n'avait pourtant pas le choix. L'engagement était pris. Oh, il ne le regrettait pas, non, bien sur, mais il se sentait en décalage avec l’instant. Tout allait trop vite, il n’était pas prêt. Maintenant, il fallait partir et ses jambes faisaient des nœuds.

"-Allez, ne fait pas cette tête, Simon. Ca va te faire du bien.
- Je sais.
- Tu ne peux pas passer le restant de tes jours à t'occuper de ton vieux père invalide.
- Ne dis pas ça.
- Bien sur que si je le dis ! Que crois-tu ? Je te vois tourner en rond depuis des mois. Tu déperis ici. La vie, ce n'est pas ces quatre murs. C’est la meilleure décision que tu aies prise depuis des lunes. Allez, sors de mes pattes ! Ouste !" et d'une bourrade, il  le poussa vers l'entrée.

Simon le serra dans ses bras. Bon sang qu'il l'aimait ! Mais il avait raison. Il fallait vivre aussi. Et Gabrielle... C'était si… imprévu. Peut-être était-elle la clef dont il avait besoin pour reprendre l'élan qui lui faisait tant défaut.

La nuit était tombée, frémissante, dans un drappé violet propre aux équinoxes. A la gare, il descendit du bus quelques minutes à peine avant le départ du train et dut courir pour ne pas le manquer. C'était un jeu entre lui et la montre à chaque voyage car il aimait particulièrement cet instant flottant où on attrappe le train, à moins que ce ne soit lui qui vous happe pour vous entrainer.

A la première secousse, Simon ressentit ce frisson de satisfaction qu'il éprouvait déjà enfant quand, bien calé entre ses parents, il sentait le train s'ébranler. C’était le véritable début des vacances. Elles commençaient pour lui à cet instant précis, aussi distinctement que les rails défilaient devant la locomotive. Aujourd'hui, il s'embarquait d’ailleurs un peu dans la même direction... Il allait revoir Gabrielle qui l'avait invité, lui, obscur collègue rencontré au colloque en mai dernier, et Gabrielle vivait au bout du monde.
Enfin… disons qu'elle habitait à l'autre bout de la France. Elle avait une petite maison, "toute petite" avait-elle dit, à Bagnères, en Bigorre, pays des ours perdus et elle habitait là avec son fils. Elle lui avait proposé, après quelques repas pris ensemble prolongés dans les mois qui avaient suivis par un échange de courrier régulier, de passer avec eux ses derniers congés afin de profiter de l'été indien dans le sud, loin de chez lui. C’était si surprenant…

Et vraiment si loin ! Paradoxalement, il se sentait proche d'elle. Quelle que soit la distance imposée par les hasards de la géographie, ils étaient sur un même fil. Forcément. Si vaste que soit le diamètre du cercle qui embrassait leur existence, il avait le sentiment qu’ils pourraient toujours marcher le long de ce fil et tisser des voies qui les ramèneraient l'un vers l'autre. Lille était un point de ce cercle, Bagnères un autre, rien de plus. De train en correspondance, le cercle allait rétrécir. Déjà, dans moins d'une heure, il serait à Paris.

Paul l'attendait gare du Nord, son éternel blouson de cuir sur l'épaule. La dernière fois qu'ils s'étaient vus, c'était à Lille. Le temps était chaud, le cimetière écrasé de blancheur. Fleurs,  graviers, pierres, tout semblait blanchi par la chaleur limpide de l'été. Dans son souvenir, tout était très silencieux. Aujourd’hui, tout était gris dans la gare et le moindre mouvement se traduisait en écho et en résonnance.

Après les salutations d'usage, l'inévitable question :
"- Ton père?
- Egal à lui même. Etonnamment égal à lui même."
Voilà. Paul avait le chic pour être toujours dans le ton. Jamais à côté. Il était l'ami que les années, le vieillissement, la distance ne parvenait pas à éloigner. Le seul qui pouvait être là en toute circonstance. Le seul.
“- Il m'a fichu dehors comme un môme tout à l'heure. Tu y crois ? J'en chialerais presque, tu sais. Il est si vivant, et moi...
- Toi aussi mon vieux. Toi aussi.
- Moi, j'essaie. Lui, il est spontanément vivant et heureux. Peut-être pas exactement heureux, non, mais prêt à l'être en tout cas. Moi, j'ai du mal à accepter seulement l'idée."

Ils étaient dans le métro. La rame était pratiquement déserte.
"- Et tu vas à Bordeaux ?
- Bagnères.
- Oh ! Ca fait un sacré bout, dis donc.
- Oui. "
Paul eut un petit sourire en coin.
"- Je vais voir une amie. Enfin... Je ne la connais pas très bien, mais...
- Ah, ben c'est la vie alors !
- Je crois, oui. Il en faut peut-être plus pour que ce soit vraiment ça, mais c'est un début. "
Ils discutèrent  encore, bien sur. Métro, correspondance, métro. A Montparnasse, après un café, Simon le quitta juste avant le départ du train, fidèle à son habitude.

Le roulis du TGV marquait un nouveau  rétrécissement du cercle qu'il partageait avec Gabrielle. Plus proche, moins distant. Non. Ni l'un ni l'autre n'était exact. C'était de la géographie. Plus près, moins loin. Un diamètre moins grand.

Poitiers. Le cercle diminuait. Il aimait sa voix, son esprit léger qui, au détour d’une question, pouvait devenir si incisif qu'il se trouvait plongé dans un gouffre, cherchant une réponse. Quand il ne trouvait pas, elle souriait avec une flammèche dans les yeux, patiente, amusée aussi. Son fils ? Petit. Il l'envisageait avec sympathie. Pourquoi pas un fils ? Au fond, il n'avait aucun projet. Il n'y avait que cette impression de nécessité, la certitude que quelque chose pouvait advenir. Il gloussa sur son siège. Qu'est-ce qu'il pouvait être fleur bleue !

Il somnolait maintenant. Dans son demi-sommeil, il avait conscience de la veilleuse éclairant le couloir. Il repensa à La Modification qu’on lui avait fait lire il y a longtemps. Il s'imaginait dans la peau du voyageur infidèle, se rappelait ses délires sur la Sologne, sa lâcheté. Lui aussi, dans le train, se préparait à faire un saut mais il n'avait pas peur. Il ne trahissait personne. Il faut dire qu'il n'y avait plus personne à trahir non plus... C'était plus simple. Vraiment ? Est-ce qu'une fois, dans une vie, quelque chose était simple ? Il aurait bien aimé pour voir le dire, ça oui.
Bordeaux. Gare impersonnelle où rien n'était familier. Il en détestait les salles d'attente. Il n'aimait pas non plus les bars  des rues avoisinantes aux prix prohibitifs où des gars aux mines patibulaires vous dévisagent en vous faisant bien sentir que vous êtes sur leur territoire. Non. Bordeaux était certes dans un cercle toujours plus étroit avec Bagnères mais il n'appréciait pas d'y faire escale. Il n'avait jamais aimé cette ville.

Il avait gardé de la fin du trajet un souvenir des trains bondés et inconfortables de la ligne Bordeaux Toulouse. Il fut surpris de monter encore dans un TGV. Il avait également le souvenir d'avoir été mêlé aux pèlerins de Lourdes. Il en riait à l'époque, avec d’autres bidasses, tous à peine sortis de l’enfance. Cette dévotion, cette foie naïve, l'histoire de la petite bergère, Jeanne d'arc sans combat des temps modernes… En y réfléchissant, il y avait là quelque chose de touchant, mais comment aurait-il pu le percevoir alors, au milieu des vierges en plastique bleu et des rosaires fabriqués à Taïwan ? Cette nuit pourtant, il n'y avait personne. Comme le métro parisien, le train ressemblait à un no man's land où des hommes de nulle part s'assemblaient, le temps pour chacun d'ajuster le cercle du monde à son univers personnel. Puis Tarbes. L'étape décisive. A aucun moment il n'avait songé à faire marche arrière mais s'il l'avait voulu, il était désormais trop tard.

Gabrielle avait proposé de venir le chercher en gare de Tarbes et avait été surprise quand il lui avait dit déjà connaitre la ville puisqu'il y avait fait son service militaire. Trop éloigné pour rentrer chez lui lors de ses permissions, il avait trouvé à se faire héberger chez des copains dont les mères ou les amies avaient l'âme généreuse. Il avait conservé des liens assez distendus avec quelques uns et l’un d’eux avait accepté de le conduire jusque chez elle.

Pascal était  là, pas très différent d'il y avait quinze ans. Seul le crâne semblait moins garni qu'avant. Petites misères masculines. Sa voiture sentait le tabac et Simon, mal réveillé, parlait par monosyllables. Pascal était jovial pour deux. Mètre après mètre, la route en lacets réduisait les derniers vestiges du grand cercle. A l’entrée de Bagnères, il lui montra le contrefort où se trouvait la maison de Gabrielle, légèrement en dehors du bourg.
"- Tu la connais ? demanda Simon intrigué.
- Non, t'inquiète ! répondit-il en riant. En revanche, je connais Bagnères comme ma poche : j'y suis né !"

C'était une toute petite maison, en effet.
Gabrielle et lui se tenaient maintenant dans une roue de moins de 10 mètres. Quand la voiture de Pascal fit demi tour et disparut après un dernier signe de la main, Simon fit les ultimes pas en se demandant si tout était réel. Avait-il vraiment quitté Lille la veille ?
Trois coups sur la porte, à peine un mètre de diamètre quand elle ouvrit, souriante, encore plus belle que dans son souvenir. Une odeur de pain grillé flottait derrière elle et, portée par le courant d'air, la radio rendait hommage au grand Miles dont l'inimitable trompette entonnait les premières mesures d’ "Ascenseur pour l'échafaud".

ascenseurEchafaud.jpg
Leila Zhour

lundi, 14 décembre 2009

Souple, le vent...

vent-nouveau1.jpg

Souple, le vent
invisible acrobate qui
(comète dont on ne sait que le panache)
laisse sur la peau
l’ empreinte d’une caresse

Les mots– insensés  hoquets
trébuchent sur les visages
et blessent et cajolent et blessent encore
lâchés sans frein dans la steppe de l’esprit

Le silence, loin des heurts
s’en va
rectiligne parenthèse d’une patiente existence

Ne reste qu’un souffle
promesse – caresse
rien

LZ

mercredi, 09 décembre 2009

J'ai commencé à vieillir...

elephant_drinking_a4.jpg

J’ai commencé à vieillir le jour où j’ai eu un passé. Quand, tout soudain, un peu de ma vie m’est apparu, détaché, iceberg largué loin de moi, presque froid, distant. Réel pourtant car le passé fut et le vécu me revient avec ses saveurs, sa passion – mais révolues, et il concerne une autre femme que j’ai été et ne suis plus.

J’ai commencé à vieillir quand mes souvenirs sont morts. Sans cesser d’être mais différente, je vois au loin des îles où nul n’ira plus désormais. J’étais la passerelle et le bois de ce temps là est tombé en poussière. Je foule maintenant des terres neuves dont je sais qu’elles rejoindront en leur temps ces archipels de l’âge.

LZ

dimanche, 29 novembre 2009

J'ai soif d'espaces extrêmes...

owachomo-bridge.jpg

J’ai soif d’espaces extrêmes
aux racines de silence
rêvés mais proches aussi

Les yeux clos
dans un climat plus dense
loups et chevreuils dansent une chasse sauvage
Des arbres chevelus s’ébrouent
plus réels que mes veilles

Quand je ferme les yeux
la femme sans grâce s’efface
je ne suis plus
Seul le vent porte pour moi
un regard sur ailleurs

Quand je ferme les yeux
l’humanité pèse moins
les vols d’oiseaux sont l'art

J’ai soif de ces rêves plus riches en vie
que le fracas des heures
où rien ne lave jamais la pollution
que les mensonges du jour déposent en strates
sur  les grèves du réel

LZ

*Owachomo Bridge at Night, Utah, photographié par Jim Richardson