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jeudi, 31 janvier 2008

Assia Djebar : La disparition de la langue Française

Paru en 2003 chez Albin Michel
publié maintenant chez LGF, le Livre de poche,

Ceux qui me connaissent un peu savent déjà mon admiration sans limite pour Assia Djebar. J’ai parlé d’elle ici longuement (pardonnez l'épouvantable mise en page, je débutais sur le net...).  Ceci étant dit, il y avait longtemps que je n’avais plongé le nez dans l’un de ses livres.
 
9b3df9e1cce19d706908c1dd95f028e8.jpgAvec la disparition de la langue française, un roman, elle nous livre une réflexion sans facilité sur ce que devient un pays après sa décolonisation. Je crois en effet que malgré la localisation très algérienne du récit, malgré sa présence quasi charnelle, la réflexion menée sur la relation entre langue française et langue arabe pose directement la question "et après ?", laquelle intéresse tous les pays nés des décolonisations.

L’impact de l’histoire, des événements et du sang sont une chose. Une chose terrible, ineffaçable. Cependant, il conditionne une autre véritable transformation, presque plus irréversible que celle des institutions ou des frontières. Parler façonne l’esprit. Berkane, le héros, vit l'arabe comme la langue du cœur, la langue sensuelle qui vous est donnée par votre mère, la langue qui délivre le plus grand plaisir et apaise l'âme. Pourtant, il a aimé en français. Il a vécu en français, il réfléchit en français et si cette langue est devenue langue "de tête", elle n'est pas pourtant dénué d'affect pour lui. à l'occasion de son retour en Algérie, il découvre que ce qu'il lui faut apprivoiser n'est pas tant une guerre de souvenirs que cet étrange conflit, intime, impartageable.

Que se passe-t-il quand la langue reste et que les troupes s’en vont ? Que devient cette langue, acquise mais introduite au plus intime de soi et vécue dans la relation à l'autre ?
Les femmes qui entourent Berkane sont l'incarnation du tissage serré des langues autour de nous. Les deux langues sont les deux visages de Berkane, tout comme sa relation avec les deux femmes du livre sont deux manières complémentaires d'appréhender le monde. Le français le fait entrer dans la trame des choses et Marise est celle avec qui il est allé au plus près de l'amour. L'arabe le ramène à la brûlure de l'enfance, l'immédiateté de l'amour maternel, charnel et Nadjia est celle qui en quelques nuits le rend à la mémoire, lui redonne sa place dans l'histoire de sa terre d'origine.

Que peut alors devenir Berkane, vêtu de deux robes de langage, quand autour de lui des hommes projettent sur le présent la caricature d'un passé méconnu. Le monde algérien contemporain est nourri des multiples langues qui naviguent à travers son histoire. Le français et l'arabe bien sûr mais aussi les différents dialectes, plus les langues de kabylies, le tiffinagh…
 
La rigidité de l'ignorance ne mène qu'à la mort, à la disparition, et si le titre du livre est bien la disparition de la langue française, ce n'est pas parce que le français disparaît de l'Algérie contemporaine. C'est, selon ma lecture de ce livre, parce que l'Algérie authentique disparaît quand elle suit ceux qui la réduisent à une image étriquée d'un passé qui n'a jamais été simpliste.

Un beau roman donc, à lire avec mesure et recul, dont la force allégorique est renforcée par l'écriture très "africaine" d'Assia Djebar, son souffle, sa puissance visonnaire.
 
LZ

lundi, 28 janvier 2008

L'homme se pavanne...

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L'homme se pavane parmi des machines ronronnantes
Enserré peu à peu
il cerne le monde de câbles et d'ondes
règne du bout des doigts
croit au confort
comme on croyait en Dieu

D'errance en errance digitale
Il rencontre pourtant l'attente, comme avant
la peur, comme avant
la solitude, comme avant
et quand vient l'heure où le monde le rattrape
cet homme,
cet homme si fort avec ses doigts noués aux fils de la modernité,
marmonne sa peur au milieu de larmes salées
comme avant
et meurt
comme toujours
et nu et seul
sans câble pour se retenir
ni machine pour le réchauffer

LZ

*Jackson Pollock : Number 8, 1949 (detail)

samedi, 26 janvier 2008

Port solitude

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Le port est mon lieu de solitude
J'y suis de multiples instants
Seule
Des milliers d'instants seule
Abandon à l'ailleurs

Chaque pas me ramène et m'éloigne
Chaque pas ressemble à ces vagues discrètes
Clapotis de l'incertain

Le port est le lieu fluide où je suis dure et douce
Oeil-horizon de sémaphores qui parle la langue des phares
Alexandrine dans l'aube finissante

Le port chaque matin est le lieu de ma solitude
Les mâts tintent le réveil du regard
Mille bribes de nuit frémissent dans l'indigo du songe

L'aurore me prend
multiple
Moi et nous tout autour, infiniment deux

Le port est ce lieu-solitude
J'y peine des retenues de larmes
J'y danse l'amertume vague des sourires
J'y nais bercée de vent
Folle et silencieuse
Amante et sage

Et seule
devant l'abîme rose des matins solitaires

LZ

*Poème publié dans le recueil "L'envers du silence", 
et remanié (je ne peux m'en empêcher) ce jour. 

vendredi, 25 janvier 2008

La mort a mon visage...

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La mort à mon visage
Voit mes yeux sombres
mon sourire vide 

La mort se tient en moi
chaque  baiser est un mensonge
chaque soupir un adieu

LZ

*La danse macabre, Niklaus Manuel Deutsch, Bern.

samedi, 19 janvier 2008

Les pierres parlent une langue rude...

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Les pierres parlent une langue rude
J’écoute le chant vieux de ce monde

La roche écorche le satin du désir
houille nue du cœur

J’ai vu des cromlechs hantés par des chevaux morts
J’ai vu ces lieux celtes usés par les vents
où les cadavres d'anciens dieux
étaient prisonniers de l’oubli

Les pierres savent

Quand passent très haut
des comètes dévoreuses d’âge
elles chantent

Quand le vivant tremble et pleure
malmené par ses mensonges
elles chantent
et par leur silence
elles sont la mémoire d'une ferveur infinie

Adossée
J'écoute leur nudité
qui ne s’apprend
ni ne s’oublie

LZ

 *Les chromlech d'Okabe, en Soule.

mercredi, 16 janvier 2008

It's a free world, de Ken Loach

avec Kierston Wareing (Angie) et Juliet Ellis (Rose) - GB, 2007

 
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Ken Loach est un cinéaste prolixe et je n'ai pas vu énormément de ses films. Celui-ci est excellent. J'ai été déroutée dès le début car, même si j'avais lu le synopsis, je n'avais pas mis de réalité sur le sujet. Or, dès les premières images, on est dans un autre monde. Kierston Wareing, alias Angie, se trouve en Pologne et fait passer des entretiens de recrutement bidons dans le seul but d'attirer en Angleterre de la main d'œuvre taillable et corvéable à merci. Elle travaille pour le compte d'un patron qui la renvoie dès leur retour à Londres.

Le ton est donné. Pendant presque deux heures, on navigue dans les méandres de cette mafia du sous-emploi et de la précarité dans laquelle Angie et son amie Rose vont essayer de se faire une place au soleil, quitte à piétiner tous leurs principes.

9d0bf3cd29b7e92bf18ce26ecc7fecf5.jpgC'est un film noir à tous points de vue. Angie, qui n'est pas fondamentalement antipathique, devient pourtant odieuse tant elle n'est préoccupée que d'elle-même. Elle veut réussir, elle veut ce qu'ont les autres, même si pour cela d'autres doivent souffrir plus qu'elle. Très adroits, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty prennent la peine de nous dévoiler son parcours et de nous montrer sa capacité à s'émouvoir. Ce personnage trouble d'Angie met en lumière toute l'ambivalence de notre façon d'être : le tiraillement parfois sincère, parfois nié délibérément entre compassion et aveuglement tranquille.

C'est une fable amorale, en somme, sur l'égoïsme, sur ce à quoi mène notre monde où tout repose sur les possessions et les apparences. L'une des choses étonnantes à mes yeux est que cela recoupe exactement le thème du film de Woody Allen, si américain, le rêve de Cassandre. Les personnages se trouvent dans la même situation, à désirer ce que tout le monde semble obtenir sauf eux, à aspirer à cette réussite sociale qui les laisse ostensiblement sur le bord de la route. Ils abordent le sujet selon des biais différents mais on se trouve face à cette même question : jusqu'où peut-on aller ?

Si Woody Allen posait la question d'un point de vue individuel et philosophique, Ken Loach la pose d'un point de vue social et politique. Ce que permet notre monde pour que certains s'enrichissent est-il acceptable ? Et, très concrètement, notre société mérite-t-elle d'être chérie et défendue envers et contre tout quand elle conduit au rétablissement d'une forme à peine voilée d'esclavage. Peut-elle seulement espérer se maintenir ?

16b17a96a3c253ef014c938dfbaabfb9.jpgLe personnage du père, joué par Colin Coughlin, donne une ébauche de réponse. Il pointe d'une part en quoi l'activité de sa fille représente la négation de tout ce pour quoi sa génération a lutté et d'autre part l'absurdité à laquelle cela conduit : le fils d'Angie souffrira, dans l'avenir, de la concurrence sur le marché du travail causées par tous les immigrés sous payés, sans couverture sociale etc. qu'elle livre en pâture à des patrons sans scrupule. En un mot, les occidentaux scient la branche sur laquelle ils sont assis et, pour maintenir une supériorité économique vacillante, ils la condamne finalement en pervertissant les principes qui l'on faite émerger.

De là à dire que système économique et choix déontologiques sont inséparables, il n'y a qu'un pas, et la démonstration est implacable. En sacrifiant la morale, on bascule dans un système voyou, mafieux, où seuls les moins scrupuleux réussissent.

d007b8f4c9597e0b0f7936648eb3feac.jpgRose refuse, le père d'Angie refuse mais Angie persiste à s'employer à cette vaste tromperie. En construisant sa fortune et, croit-elle, son bonheur, elle se fait en réalité broyer par le désir de réussite sociale et le consumérisme.

Qu'on soit d'accord ou non avec cette vision du monde, le film demeure plus que réussi. Efficace, sans effets de style inutiles, sans grandiloquence non plus mais sur un rythme trépidant, on est entraîné dans le monde douloureux de l'immigration clandestine et du travail au noir, on est amené à regarder autrement notre confort quotidien et ce qu'il cache.

LZ

dimanche, 13 janvier 2008

Les mains mécaniques d'ogres nouveaux...

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Mécaniques, des yeux guettent
Numériques, ils comptent

Sous la chair de mes yeux
de l'eau seulement

Les mains mécaniques d'ogres nouveaux éventrent
Tutoient la mort
tricotent les carnages
Numériques, des mains d'avares engrangent les péchés
Un et Zéro sont fouisseurs de cadavres

Peau et tendons sur mes mains
et dedans
de l'eau seulement

Mécaniques, numériques
des luxes inouïs approchent
Lentement possèdent l'âme de nos chairs
et jouissent, peut-être
de nos défaites

Des yeux de fer engrangent nos chutes
Des yeux en toc brident nos regards

Chair et sang sur mon corps
et dedans
de l'eau seulement

LZ

vendredi, 11 janvier 2008

Dom Casmurro et les yeux de ressac

Dom Casmurro et les yeux de ressac, de J. M. Machado de Assis,
Traductrice : Anne-Marie Quint
ed° Métaillé, 2005
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C'est un livre élégant, touchant, léger et grave à la fois. Le Narrateur prévient d'emblée : Dom Casmurro est un sobriquet peu flatteur que lui ont donné les gens, cela pourrait signifier M. le Bourru, ou quelque chose d'approchant. En réalité, le narrateur va nous conter l'histoire de l'amour de sa vie : sa naissance, loin dans l'enfance, sa découverte, à l'adolescence, son épanouis-sement dans le mariage et sa fin, dans les remous de la vie.

Il l'a connue tout petit. Elle était sa voisine. Dans une langue magique, ressemblant à de la dentelle, à coup de chapitres très courts, Machado plante avec une délicatesse subtile le décors dans lequel vont évoluer ses personnages. Une vieille maison familiale, une mère et son fils s'aimant plus que tout, le cadre bourgeois, solide et pieux… La fraîcheur du début est désarmante, on tombe sous le charme.

L'amour est révélé à Bentinho ( 15 ans) quand on lui parle d'entrer au séminaire, de devenir prêtre, selon le vœux fait à sa naissance par sa mère. Une phrase entendue dans le couloir lui livre la cause de cette décision : on le soupçonne de trop s'attacher à sa jeune voisine, la belle Capitou.

O surprise ! il ne s'en était pas même rendu compte. Et pourtant, force lui est de reconnaître que c'est vrai. Mieux encore, il s'aperçoit que c'est réciproque. Le voici amoureux et aimé sans l'avoir même espéré. S'ensuit une délicieuse description des affres du premier amour : découverte de l'amitié, angoisse de la jalousie, découverte de soi à travers l'épreuve douce et brutale de l'amour.

94ae439cbf0780962c7c22ac168150d4.jpgVient ensuite l'âge d'homme. Le caractère du narrateur a pris forme. Au bonheur initial s'ajoute le bonheur social, la réussite. On se prend presque à douter que le livre ait un intérêt quelconque tant le bonheur simple, sans question, fleurit à chaque page. Pourtant celui qui raconte est vieux, bourru, amer, on le sent à ses remarques, au ton désabusé et ironique avec lequel il peint ce bonheur visiblement enfui. Mieux encore, derrière lui, Joaquim Machado de Assis nous peint société se voulant lisse, polie et sans histoire. Peut-être est-ce une interprétation abusive de ma part mais j'ai trouvé sous le bonheur de l'avocat Bentinho l'hypocrisie onctueuse d'une société catholique refusant de voir le sale et le gris derrière le décors.

Puis vient la catastrophe. Rattrapé par une jalousie maladive, Bentino surprend, lors des obsèques de son meilleur ami, un regard de sa femme qui la lui fait juger coupable. Tout bascule alors pour lui, et son fils même devient suspect à ses yeux. Obsédé par l'idée d'une éventuelle trahison, le verni pieux de l'enfant choyé par sa mère tout comme celui de l'avocat minutieux et soucieux de justice volent en éclat. L'idée du pardon ne l'effleure pas, l'éventualité de son erreur ne l'effleure pas. Campé sur ses positions, il renie avec arrogance la famille qu'il a tant choyée, sa déception et son malheur s'élevant à la hauteur de ses illusions et de son désir désormais devenu frustration.

Tout ceci avec une élégance qui ne se dément jamais. L'avocat garde ses manières et son style policés. Seule l'amertume et la solitude emplissent désormais ses jours et ses pages, malgré tous les efforts de justification.

La fable est dite, Dom Casmurro a désormais son visage de vieux bonhomme mal embouché et on sait désormais que le visage du bonheur n'était qu'un leurre, non parce que cosi fan tutte, mais parce qu'en soi il y a ce poison du soupçon et de la haine, cette incapacité à aimer.

Un très beau livre dont la traduction préserve l'élégance d'un langage qui a la curieuse particularité d'associer poésie et cruauté, pour peu qu'on laisse glisser le regard entre les lignes.

LZ

lundi, 07 janvier 2008

Les mots laissent des traces...

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Les mots laissent des traces que temps et mémoire défont
Jadis déroule l'écheveau des signes
Moissons d’heurs et malheurs
fondus dans le bain sépia de ce qui fut

Ai-je vraiment vécu tout cela ?
Les longues journées trop lentes de l’été
les heures distraites où l’on séduit le temps
les heures étroites où l'on piétine ?
Rien n’en reste

J’entends ce présent neuf
Houle lente encore
déjà précipitée dans le moulin des mots
où chaque chose, chaque ombre
s’amarre

Ossatures de souvenirs

Les lettres dansent
révèlent l’essence
recèlent formes et couleurs

Je vois hier et aujourd’hui dans un unique miroir
Rien que des mots en liberté

LZ 

vendredi, 04 janvier 2008

Les couleurs du Chaos

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Aux fenêtres de ma maison
passent les couleurs du chaos

De mes fenêtres, Ailleurs a l'air insoutenable
et de tous mes yeux, je bois ce crépuscule d'instants

Ne serait-il pas plus simple d'ouvrir la croisée ?
D'appeler l'air violent
ces volutes qui bruissent et se tourmentent ?
Ne serait-il pas si simple, oui…

Mais ici, tout est clos

Passerai-je outre portes et murs ?
Ah… Effacer d'un revers d'idée l'ici de cette maison-folie
Embrasser le désordre

Les meubles de toujours se résorberaient lentement
Les tapis s'effrangeraient en écheveaux de souvenirs
- des doigts d'enfants retourneraient aux jeux interrompus –

Voici que les tentures redeviennent forêts
la pacotille des lustres, sable et craie
et les briques, argile
d'où pourra naître le premier homme

Les couleurs du chaos sont clameurs

Il à la chevelure de mon enfance
la robe de tous les deuils, tous les baptêmes

De ma maison, rien ne reste plus que son nom
et je goûte chaque lettre de la folie avant de disparaître aussi
banderole diaphane

Je suis l'essence brute dont la rumeur hantait mes songes

Chaos
Chaos souverain dont je suis l'âme et le corps

LZ

*Aurore boréale photographiée par la Nasa en Alaska

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