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jeudi, 28 février 2008

Toujours je m'aperçois...

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Toujours je m'aperçois qu'il me faut déchanter

Mon coeur si beau
si rouge
laisse voir à regret ses moisissures
et je suis à chaque fois déçue
et je suis à chaque fois
un peu plus près de moi

LZ

 Peinture de Mahi Binebine

lundi, 25 février 2008

L'en-deçà des choses...

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L'en-deçà des choses me retient
aux lisières
ces lieux où, prisonnière consentante
je goûte aux lumières pas encore jaillies
ni encore vues
déjà éteintes

En deçà, juste une marche en retrait :
espace non vécu
non décrit encore
en devenir

Dans l'en deçà du monde je me tiens
Je n'y suis pas tapie
Je ne fuis pas
et contemple l'avant
le presque accompli
les peut-être

Dans l'en deçà des choses
j'écoute des questions sans réponse

LZ

*Encre sur papier de soie : Keno Eitoku

Je m'absente quatre jours pour gouter au silence.
A Jeudi, bonne semaine à tou(te)s

samedi, 23 février 2008

Into The Wild, de Sean Penn

avec :
Emile Hirsch, Marcia Gay Harden,
Jena Malone, entre autres.

La première fois que j'ai vu le mot Wild employé comme un nom, c'était dans Jack London. Même dans les livres traduits, on parlait du Wild. Intriguée mais trop jeune pour trouver une explication, j'avais deviné le sens du mot. Nature sauvage, où l'homme n'a pas sa place et où, selon la vison Londonienne, pouvait s'accomplir une sorte de Destinée, dans une plus juste perspective des choses : l'humain minuscule, la nature, souveraine, avec ses lois et ses réalités. Je ne le formulais pas ainsi, mais qui a lu Croc-blanc, ainsi que les livres de Curwood à 12 ans me comprendra. J'étais fascinée.
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Quand j'ai lu l'annonce de ce film, ça faisait étonnamment écho à ces lectures. Je n'ai pas été déçue. Contemplatif et très long (2h27), Into the wild est l'histoire d'une quête. Inspiré par un livre : Voyage au bout de la solitude, du journaliste américain Jon Krakauer, Sean Penn relate l'histoire véridique de Christopher McCandless. Le film débute avec la consécration du jeune Chris. 4c0ec60d857e7d4316e75a98a554dbee.jpgIl vient de finir ses études, l'avenir lui sourit. Pourtant, contre toute attente, il rejette en bloc tout ce qui s'offre à lui et s'enfuit, littéralement, effaçant ses traces afin que nul ne le retrouve, pas même sa sœur (jouée par Jena Malone que j'avais déjà appréciée dans Pride and Prejudice).

Que veut Christopher ? Eprouver son existence. Trouver qui il est, donner un sens à sa vie, vivre pleinement chaque instant, et surtout, aller en Alaska. Il veut expérimenter The Wild. Loin d'être une tête brûlée, il planifie son voyage, mais de manière souple, à l'instinct en quelque sorte. S'ensuit un road-movie dans lequel Christopher va rencontrer ceux qu'il a besoin de voir. 7208758dd2d65bc0d26bd203982e11ce.jpgTous sont de parfaits inconnus mais chacun, à la manière dont il entre en relation avec Chris, nous permet de mieux cerner le personnage, de comprendre qui il est et ce qu'il cherche. De ces rencontres nait une autre perception et de Chris et de l'Amérique.

Les images sont superbes, les dialogues économes et essentiels. On entre dans une vision du monde où celui qui voit souffre et s'émerveille à la fois, s'émerveille sans doute pour comprendre de quoi il souffre.

Quand enfin il atteint son but, l'Alaska, le film n'en est pas fini pour autant puisqu'il va y vivre l'expérience des ermites. Stylite des temps modernes, il déniche un bus abandonné (celui de l'affiche) qui va devenir à la fois son navire et son havre. Vivre entièrement seul, avec presque rien, est sans nul doute ce qu'on peut s'infliger de plus extrême. Même en étant de tempérament solitaire, même en vivant à la campagne, nous demeurons dans un tissu social. Chris doit tout réinventer, depuis la douche jusqu'à une façon de conserver la raison malgré les privations et l'isolement. Il écrit, médite, réfléchit à ce qu'il fait. Tout devient porteur de sens, lourd d'enseignement sur la vie, la mort et le bonheur. Chris découvre le poids des actes, les siens.

5cd7c8d8423ccd3d272d154e9e37dc0c.jpgIl trouve, finalement, ce après quoi il a tant couru, mais ce qu'il trouve ne ressemble peut-être pas à ce qu'il pensait trouver. N'en va-t-il pas souvent ainsi ? Il se rencontre. Seul, il est obligé d'aller jusqu'au bout de ses contradictions, de s'avouer ce que l'orgueil pouvait masquer quand il y avait encore "les autres".

J'ai aimé. Vraiment. Non pas à cause d'un message révolutionnaire, non pas à cause du suspense, mais pour la vérité de ce qui est montré ici de la manière la plus simple, par l'expérience. Si on va au bout de la soif d'absolu, on rencontre le pire ennemi de l'absolu, soi-même. Si on est honnête, on peut en retirer quelque chose. On comprend, on se découvre, on s'épure, en quelque sorte. Mais le risque est réel de passer à côté et de fuir, de renoncer. Du coup, j'ai pour ce personnage de Chris une affection très fraternelle car il fait ce que nous ne faisons pas, ce que je ne fais pas : il va tâter les frontières de cet absolu, de ce rêve de pureté et si Sean Penn confronte le rêve et la vérité, il ne le fait pas de manière défaitiste. Il n'est pas dit (et en cela il y a dans ce film un très beau message, à supposer qu'il en faille un) qu'on ne peut pas rester fidèle son idéal à travers ses choix de vie.

ba41960a1fdb9363abb04da4accc84bd.jpgIl semble possible, certes au prix d'un effort de l'esprit et de la conscience, de conserver la rigueur de cette démarche extrême mais ici, au milieu du monde. Pour cela, il nous faut scruter à travers nos gestes la frontière entre rêve et réalité, entre idéal et vérité, entre ce que nous croyons être et ce que nous sommes.

On peut ouvrir les yeux, et c'est un cheminement très personnel. Il ne s'agit pas de juger la société ni les dérives d'un monde moderne évidemment corrompu, évidemment clinquant. Cela, nous le savons tous. Il s'agit d'aller traquer en soi-même ces infimes mensonges, si subtils que nous n'en avons même pas conscience, qui ouvrent la porte aux concessions puis, souvent, aux compromissions.

Personne ne nous voit. Personne ne sait à quoi nous renonçons chaque jour. Personne ne sait à quel degré d'éloignement de notre conscience nous nous trouvons. Est-ce très loin ? très proche ? Mais nous, nous savons. Moi, je sais.

Sean Penn nous montre un Christopher se battant contre le renoncement et il me semble qu'on ne nous invite jamais assez à ne pas oublier ce combat.
 
LZ 

vendredi, 22 février 2008

La ville broie les solitudes...

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La ville broie les solitudes
les fait mentir

J'ai vu les foules solitaires
si lourdement ensemble

Dans les rues
Sous la terre
ballottés de trottoirs en caveaux
par des marées fébriles
tous, hommes et femmes
mentaient leur solitude
à grands coups d'appareils et de soliloques

C'est ma ville

Là où hier je pouvais être seule
où j'ai appris la rareté d'être ensemble

Ma ville est nid de solitudes
mensonge
Des fantômes la sillonnent en tout sens
et la fardent d'un clinquant de bazar

Perdue dans le bruit insidieux
dans les conversations échouées dans mes pas
j'avance

Partout des poupées de misère rejouent le grand Mystère de l'abandon
sur les tréteaux bancals de l'invisible

Solitude bradée à l'étal des marchands de bruits
Solitudes si noires dans la ville où je fus

Solitudes du silence
de l'oubli

LZ
La salle des pas perdus, peinture de Florence de Frémond (cliquez sur la reproduction pour aller sur son site.

mercredi, 20 février 2008

Markus Zusak, La voleuse de livre

Traduit de l’anglais (Australie) par Marie-France Girod
Editions Pocket Jeunesse, 2007

2455a8c488bc18248a958065ff7a4d87.gifVoilà que resurgit ma vieille rébellion contre les frontières entre les supposés niveaux de lecture. Comme vous le voyez ci-dessus, La Voleuse de livres est publié par des éditions jeunesse. Ce n’est pourtant pas un livre "pour les jeunes". Il peut être lu par des ados, certes, avec le plus grand profit, mais cantonner ce texte à ce public serait le priver injustement d’une plus vaste audience largement méritée.

De quoi s’agit-il ? La mort elle-même nous raconte la vie de Liesel, de 1939 à 1943. Elle qui voit tant et tant d’humains défiler entre ses bras, elle qui réalise des prodiges d’ubiquité pour répondre à la soif de puissance de certains, elle va s’attacher au destin d’une petite fille qui lui échappe à plusieurs reprises, Liesel. La Mort a d'ailleurs le bon goût de se réjouir de n’avoir pas eu à lui prendre sa jeune vie.

Allemagne nazie donc. Dans la banlieue de Munich, Liesel doit apprendre à vivre avec la disparition de son père, mystérieusement "Kommunist", la mort de son petit frère et l’abandon de sa mère. Triste début ? Oui. Mais cela pourrait être pire, surtout dans cette ville, à cette époque. Elle est recueillie par Hans et Rosa, de très braves gens, qui, tout comme elle, tentent de traverser le nazisme et la guerre en préservant leur humanité et ce n’est pas facile. Autour d'elle vont également graviter des personnages aussi différents que son voisin, le jeune Rudy aux cheveux jaune citron, la femme du maire ou Max, le boxeur juif. Tout cela est assez inracontable mais donne un livre d'une étonnante justesse (me semble-t-il) sur l'Allemagne de cette époque. Disons que cela sonne très "plausible".5adbab16f150eab10eec4935a1b0b1c9.jpg

C'est une vue de l'intérieur. Le nazisme est ce qu'on en sait, endoctrinement, une machine à terroriser et les Munichois sont semblables aux anglais, aux français : ils vivent les restrictions, la désinformation, les bombardements et comme ailleurs, la mort passe leur rendre visite plus souvent qu'en temps ordinaire. Or Liesel ne sais pas grand chose de la politique ni de l'Histoire. C'est ce qui donne à ce livre toute sa densité. Elle vit au cœur d'une tourmente qui a marqué l'histoire pour longtemps mais elle le vit au quotidien et ce qu'elle voit de cruauté ou de bonté autour d'elle n'est rien de plus que l'humain.

Elle va comprendre cela grâce aux mots. En apprenant à lire dans les conditions les plus difficiles, elle découvre leur puissance, leur ambivalence aussi. Il y a les mots ambiants, les mots du Führer qui traquent le pire en l'homme. Il y a les mots du cœur, couchés en d'inaccessibles livres qu'elle va devoir voler pour survivre. Faim de mots et faim de vie fusionnent. Pourtant, ce qu'elle dérobe avec avidité va lentement mûrir en elle et la Mort nous guide jusqu'au parachèvement de cette évolution : Liesel, après avoir volé les livres nécessaires à sa survie, va finalement s'approprier les mots, pour vivre cette fois, pleinement, longuement.

18d79977344495919c7a91c5024618e6.jpgMarkus Zusak arrive à nous faire toucher du doigt en quoi les allemands, tous ces civils, adhérents de base du parti nazi dont on ne sait plus les noms, ne sont pas si différents de nous. Plus on avance dans la lecture, plus on devient ces gens simples. Leurs souffrances deviennent nôtres comme les mots des auteurs allemands lus par Liesel deviennent siens. Elle et nous, lecteurs, nous retrouvons devant cette lancinante question : Quel choix avons-nous devant la force conjuguée de l'Histoire et de notre propre tempérament ? Pourquoi un homme comme Hans est-il si enjoué, si doué pour être heureux alors que le jeune chef des Jeunesses Hitlériennes ne semble comprendre que la cruauté et la bêtise ? Réflexion sur le libre-arbitre sans conclusion définitive, bien sûr, pour Zusak pas plus que pour nous. Mais la question traverse son livre et intrigue la Mort.

Posée par elle, probablement la part de nous-même la plus intimement reliée à la vie, la question de ce qu'est la réalité de notre âme nous invite à découvrir, en marchant dans les pas de la jeune voleuse de livres, ce qui fait l'essence même de l'humain, sa grandeur triste, son cœur - ambivalent, comme tout ce qui se trouve piégé entre la vie et la mort.

A lire donc, une magnifique œuvre littéraire que vous pourrez, ensuite, prêter à vos enfants...

LZ

Peinture ci dessus : Danse macabre - peinture sur bois 16ème siècle
anonyme, Musée de Füssen

dimanche, 17 février 2008

Aller...

Poème en prose 
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Si je devais choisir un mot, un verbe, pour le garder seul et nu, un peu à la manière dont on choisit une pierre pour la monter en solitaire, il me semble qu'aller aurait l'exclusivité de mon attention.

C'est un mouvement. La racine du mouvement. D'autres verbes indiquent d'autres mouvement : "faire", l'action faite verbe, d'autres encore la manière même d'aller. Nous avons donc monter, courir, descendre, boiter, traîner etc. Même venir, ce proche cousin de l'aller, ce point de vue de destination, appartient encore au mouvement premier du verbe aller.

Aller n'est pas non plus un mot soumis. Avec son allure rassurante de verbe du premier groupe, il a pourtant l'irrégularité insidieuse et tenace dès le présent de l'indicatif. C'est un original qui, au futur, à la fantaisie de reprendre son radical originel ir- et sa racine n'apparaît que dans le mouvement à venir…

C'est un astucieux qui trompe sans qu'on s'en rende compte. On l'emploie tant qu'on finit par oublier sa finesse. On n'y prend plus garde.

Aller est donc mouvement. Même sa conjugaison bouge, fluctue, et tout l'esprit s'engage en direction de l'allant, celui qui va, tendu que l'on est, sans cesse, vers cela, là-bas, innommé la plupart du temps.

Je vais vers demain.
Je vais aveuglément, je tâtonne donc.

Pour ne pas trébucher, je cherche des lumières, l'intérieur de soi où l'on chemine sans cesse. J'explore les strates des silences, c'est une étrange spéléologie dans l'opacité de l'âme. C'est descendre encore, s'absorber.

Je vais vers lui aussi, proche et lointain. C'est demain, un autre lendemain. Je me mets nue pour lui. C'est effrayant, certes, mais c'est toujours ce geste vers, cet élan qui va, qui me pousse. "Aller", c'est donner, c'est recevoir.

Je vais, et l'incessante marche épuise tout comme elle ressuscite. Mon souffle jongle, fait danser les émois, ivre de vie. "Aller" me dit et me contient, je vais, j'irai et quand, dans un terme dont je ne sais rien encore, le mouvement cessera, quand je n'aurai plus pour l'instant à venir ce regard où l'intérieur se libère dans l'extérieur, ce sera un "aller" encore, un aller simple et je l'apprivoise à travers chaque geste.

LZ

vendredi, 15 février 2008

Larmes de Terre

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A ceux qui s'étendent sous la lumière
a ceux qui s'étendent sous la chaleur
viennent la vue
la joie

A ceux qui veillent dans l'ombre
a ceux qui oeuvrent sous les décombres
viennent la peine
le joug

Je pleure

Un écho de souffrances tonne
et la clarté qui tant me nimbe
laisse glisser des larmes ambrées

larmes
Tant de larmes sous des strates de joie
Que je suis sanctuaire de misère

LZ

* Tableau de Chagall : Apparition 

lundi, 11 février 2008

Une à une, les lettres des noms...

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Une à une, les lettres des noms s’effacent
J’ai bu chacune d’entre elles
Chacune,
Oui
puis j’ai disparu

Au milieu de Rien
et nue
des ailes courbes me venaient

Aller en des îles où pierres et mers
sont chants de ciel !

Là, je rejoue l’appel des syllabes
dans l’heureux rythme du désordre

Il m’habite
me fait danser encore
sur le fil périlleux du temps

Désunies voyelles et consonnes !
Renvoyés vers les ciels points et majuscules !
 
Nue mais ailée de mémoire
je me suis vue danser le temps d'un souffle
puis
j’ai disparu

LZ

 
*Calligraphie de Karim Jaâfar. 'Le rêve'. Cliquez sur la reproduction pour rejoindre son site

mercredi, 06 février 2008

Mahi Binebine : Cannibales,

traversée dans l'enfer de Gibraltar,

Editions de l'Aube, 2005 (réédition de l'édition Fayard 1999)

Tanger. Vue de France, la ville est mythique. Des aventuriers mystérieux, vaguement sulfureux, des trafics dangereux certes mais si épicés… tout cela vient à l'esprit quand on évoque Tanger. Ville du départ par excellence, elle l'est et Mahi Binebine, dans ce très court roman, prend appui sur cette folie du départ. Partir, c'est fuir, et fuir du Maroc, c'est essentiellement fuir la misère de l'Afrique.
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Une dizaine de personnes se retrouvent un soir sur une plage à guetter l'heure et la vague qui permettront de s'éloigner pour toujours du cortège de souffrances de la misère. Traverser Gibraltar… Chaque histoire nous est contée car le narrateur, l'un des passagers, a eu le temps de les découvrir Et il y a en tout premier lieu la sienne. Enfant du bled, il a eu l'incroyable chance de pouvoir en sortir, de goûter au confort, à la propreté et à l'éducation. Pourtant, tout reposait sur un seul être, une religieuse en l'occurrence. A sa mort, les promesses se sont effondrées, non par mauvaise volonté mais parce que, peut-être, elles ne reposaient que sur la misère et, déjà, ce désir de fuir, d'échapper à. Alors on revient à Tanger, ville de passeurs, de transits crapuleux mais non dénuée pour autant de la chaleur presque fiévreuse de ceux qui croient aux lendemains meilleurs.

Pourquoi "Cannibales"? La misère est cannibale pour l'homme. Elle le dévore, quelque apparence qu'elle prenne car s'il y a bien sûr la misère financière, la faim qui taraude l'enfance, qui hante l'homme chargé de famille, il y a aussi la misère sociale, solitude des femmes d'émigrés, chômage, deuil, folie… toute cette souffrance qui fait de chaque personnage la face emblématique d'un tissu social dont rien ne parvient à réparer les déchirures.
e45e088b043b964aae17011af24eebc4.jpgVoilà pourquoi on trouve des "Momo" et le passeur, sa barque noire, inquiétante, venue répondre au désir si pressant de partir. Chevillée aux corps et aux esprits, il y a la croyance qu'en Europe, en France tout particulièrement, un mieux sera possible, malgré les récits alarmants de ceux qui reviennent, malgré ce qu'on sait et qu'on ne veut pas entendre.
 
Cannibale aussi cette Mer, l'eau tumultueuse de Gibraltar où chaque année meurent des centaines de Harragas (sans papiers). La frontière elle-même, naturelle, vole vie et espoirs. Il n'y a pas, pour les plus malheureux, de passerelle vers autre chose, la décence, la connaissance ou simplement la vie. Les protagonistes du roman n'ont que la certitude d'être la proie de quelque fantôme obstiné, cupide aussi.
 
fab4c5401ea571addcc097425baeae21.jpgMahi Binebine nous restitue avec économie pourrait-on dire, cette soif de vie associée au droit inaliénable mais insuffisant à l'espoir. Ceux qui n'ont plus rien veulent aller là où ils pourraient avoir quelque chose et, par conséquent, redevenir visibles, reconnus. Ce miroir aux alouettes les piège, les détruit. Tanger est la caverne scintillante aux relents de crasse et de kif qui engloutit ceux qui ont perdu l'attache de la terre, ceux qui, dans leur esprit, sont dépossédés de tout, même du lieu.
 
Sans être totalement désespéré, sans quoi ce livre ne serait pas, Mahi Binebine nous confronte à la part sombre du réel, celle dont on attend toujours qu'elle disparaisse, qu'elle nous laisse en paix. Comme dit le clochard Jöel à l'immigré Momo : on "n'attend qu'une chose : que tu débarrasses le pavé, les bancs de métro, les tiroirs lavés à grande eau. Mais (…) notre race est tenace, elle se multiplie et les hommes ne peuvent rien, ni pour, ni contre nous."
 
La race des désespérés, des déracinés, intemporelle sans doute mais qui toujours questionne nos facilités.
LZ

*Tableau de Mahi Binebine, peintre et écrivain né en 1959 à Marrakech.
*Photo aérienne du détroit de Gibraltar à l'aube.
*Photo de Mahi Binebine himself, vous vous en doutiez...

dimanche, 03 février 2008

Dans la nuit noire

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Un couple sous la pluie
Musique aux couleurs de vieux cuir

Elle
Retenue par lui
ses bras d'homme

Contraste de chevelures
Mèches de nuit et temps d'orage

Souffle et désir
Chaque pas
chaque geste
et l'espace

Baisers qui déshabillent
Langues de pluie
qui éprouvent la peau
ici


Nus sous l'abri
Dans le tonnerre des chairs
La force est la langueur

Silence
Chant des gouttes qui dansent après
et bercent
Un clapotis de ciel par-dessus la faiblesse

Les amants endormis s'amenuisent
dans la nuit seulement vêtue de lune timide

Je les vois
Je ne les vois plus

LZ
*  "le baiser" de Rodin, bien sur, un détail.

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