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mercredi, 12 mars 2008

Harper Lee : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

Traduction : Isabelle Stoïanov (2005), aux éditions Fallois
LGF, le livre de poche n° 30617

2022931708.jpg Il ne s'agit pas d'une nouveauté, on ne peut pas dire… publié pour la première fois en 1957, ce livre unique de Harper Lee a fait le tour du monde après avoir été un succès de librairie aux zussas et y avoir reçu le prix Pullitzer. Pourtant, il n'est pas si connu en France. A l'occasion de sa retraduction (excellente) et de sa réédition en poche, je l'ai relu avec un égal bonheur qu'il y a … quelques années.

Années 30. La récession. Scout et Jem vivent avec leur père dans une ville du Sud, en Alabama. Scout est la narratrice, elle a 8 ans au début du récit, 11 à la fin. Atticus, son père, est avocat. Il ne se passe rien ou presque dans à Maycomb, copie presque conforme de Monroeville, en Alabama également où Nell Harper Lee a passé une partie de son enfance. C’est pourtant là, au milieu de faits insignifiants en apparence que Scout, narratrice innocente mais non pas stupide, nous fait redécouvrir une certaine saveur de la vie, son intensité transfigurée par les grands mystères auxquelles les enfants accrochent leur train : Le voisin Boo (alias Arthur Bradley) est-il une sorte de Zombie mort vivant ? Calpurnia la gouvernante a-t-elle une double vie, entre chez eux et le quartier nègre ? Tout est passionnant, tout est foisonnant pour la fillette bagarreuse qui découvre et raconte.

L'enfance va pourtant inexorablement se rapprocher de l'âge de raison le jour où Atticus est commis d'office pour défendre un homme accusé de viol. Particularité de ce procès : l'homme est noir, il n'a aucune chance de convaincre de son innocence un jury composé de blancs. Pourtant Atticus aura à cœur de tout mettre en œuvre pour son client, expliquant à ses enfants que "si l'homme doit certes vivre parmi ses congénères, il doit avant tout vivre avec lui-même, et que par conséquent [il] défendra son client de manière à rester en accord avec sa conscience".

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Pour Scout et Jem, qui ne mettent pas en doute une seconde le bien fondé de la décision de leur père, c'est l'occasion de regarder autrement ceux qui les entourent, leur façon d'être, l'ordre social dans lequel tout semble figé. Remarquablement écrit, avec une fausse candeur souvent très drôle qui permet d'aller au cœur des questions, Nell Harper Lee dépeint en réalité à travers ce récit, dont le procès est sans aucun doute la clef de voûte, la façon dont s'élabore la conscience du monde. En suivant le questionnement de Scout, on mesure combien les réponses qu'apportent les adultes sont essentielles, combien l'exemple de ceux qu’on aime à de poids.

Si Atticus avait opté pour une réponse facile, s'il avait considéré son client comme un nègre sans importance et non comme un être humain à part entière, Scout et Jem seraient autres. Si leur voisine leur avait interdit son jardin, si Calpurnia et les siens les avaient rejetés parce que blancs, ils seraient devenus d'autres adultes. Le livre ne nous les montre pas si âgés mais on le sent, c'est en filigrane dans le texte.

635778797.jpg Harper Lee a de l'admiration pour Atticus (personnage inspiré par son propre père) mais c'est une admiration d'adulte, de femme qui sait l'importance de l'engagement. Dans son livre, elle aborde ce point presque sans y toucher, laissant la part belle à toute une évocation de ce qu'est l'enfance, de cette fragilité en devenir, de la manière dont petit à petit se construisent les murs de l'édifice adulte. C'est d'ailleurs ce qu'évoque le titre : l'oiseau moqueur dont il est question est une sorte de petit merle qui connaît une incroyable variété de chants et qui semble parfois lancer un cri moqueur. 1334578292.jpgTo kill a mocking-bird is a sin. "Tuer l’oiseau moqueur est un péché" explique Atticus, car il ne chante que pour le plaisir de nos oreilles, il ne nous nuit pas. Scout voit bien que cet oiseau n'est pas un ange, qu'il arrache des vers à la terre et les déchiquette à coup de bec mais ce qu'elle ne peut voir et qu'elle nous livre pourtant à travers la narration que lui confie l'auteur, c'est qu'elle-même est comme l'oiseau : elle possède la grâce de l'enfance aux multiples possibles.

Deux voix en une, la femme qui sait et l'enfant qui pressent, deux pays en un, celui des blancs celui des noirs, un même destin, humain, toujours humain, le tout avec une réelle légèreté qui a fait de la relecture de ce roman un moment  de pur bonheur.

LZ

Photo 1 : couverture du livre (photo extraite de la Dorothea Lange collection, Oakland (Californie)
Photo 2 : Le Palais de justice de Monroevill (Alabama) e dont  s'est inspiré Harper lee, aujourd'hui transformé en musée.
Photo 3 : Le fameux oiseau moqueur
Photo 4 : Nell Harper Lee aujourd'hui (+ de 80 ans)

Commentaires

Des oiseaux moqueurs, j'en connais plein qui me narguent de l'autre côté de la fenêtre !

Ecrit par : Alf | mercredi, 12 mars 2008

Une autre musique que celle de Flannery O'Connor pour qui l'engagement rend souvent fou...

Ecrit par : Ardalia | mercredi, 12 mars 2008

Je l'ai lu il n'y a pas longtemps, j'ai beaucoup aimé, maintenant, comme toi, je le fait découvrir aux autres.

Ecrit par : la mère Castor | samedi, 15 mars 2008

alf, ne te laisse pas impressionner par les piafs !
ardalia : certes !
Mère Castor : oui. Mais la nouvelle traduction est réellement meilleure. On a une impression de plus grande légèreté. Ca fait mieux ressentir ce côté "sudiste", jusque dans l'écriture.

Ecrit par : Leila | dimanche, 16 mars 2008

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