lundi, 24 mars 2008
Barbara Kingsolver
Traduction de Martine Becquié
Editions Rivage, mai 97
J’ai déjà parlé ici de Barbara Kingsolver, auteur américaine que j’aime énormément. Je viens de lire la seconde partie du diptyque dont Taylor Greer est l’héroïne. Dans ces deux romans, B. Kingsolver décrit une Amérique loin des gadgets à plus de mille dollars de chez Apple, sans téléphone portable, une Amérique pauvre et vivante, aux prises avec le réel que fabriquent, justement, les marchands de rêves. Deux romans ayant une continuité, bien entendu, mais très différents dans leur thématique et leur facture.
Le premier raconte comment, désireuse de fuir le destin ordinaire des filles du Kentucky, Taylor se retrouve finalement responsable d’une petite fille Cherokee dans une ville totalement inconnue. Rencontres et amitiés lui permettent de surmonter les difficultés matérielles et on voit se construire progressivement une philosophie de vie donnant à chaque élément une place, une valeur. L’immigration des « latinos », la nécessité du travail, l’exploitation qui en est faite, la solidarité, etc. Toutes ces choses croisent la route de Taylor qui répond aux sollicitations avec un humour et un dynamisme très attachant. Elle n’est pas la battante à l’américaine, elle n’est pas la self made woman qu’on peut montrer dans les shows. Elle ne construit pas une réussite sociale cherche à être, simplement, et l’accord avec soi-même est à l’évidence la seule chose qui compte pour elle.
Dans six cochons au paradis, on retrouve Taylor et la petite Turtle adoptée à la fin du premier opus mais cette fois, Taylor fuit une jeune juriste Cherokee venue lui rappeler que Turtle, parce qu’elle est Cherokee, est liée à sa tribu d’origine et ne peut être adoptée comme elle l’a été. Des lois posent un cadre pour protéger son identité indienne. Taylor ne voit alors qu’une chose : la vie déjà terriblement mouvementée de « sa » petite fille va être encore une fois bouleversée et son amour maternel ne le supporte pas.
Dans sa fuite, elle bouscule tout : l’amour qu’elle a fini par trouvé auprès de Jay, la relative sécurité matérielle qu’elle a réussi à stabiliser grâce à son travail et grâce à Jay lui-même. Tout est remis en question par sa panique au point qu’elle se retrouve dans la plus extrême précarité, au bord d’un tel gouffre qu’elle est en vient à reconsidérer ce qui la motive. Son amour protecteur n’est pas la seule chose à prendre en compte et lentement, Taylor, aidée de sa mère (déjà présente mais de manière à peine esquissée, dans l’arbre aux haricots) va trouver une voie médiane entre son propre attachement et les intérêts et besoins des autres.
A travers tout une galerie de portraits et d’histoires enchevêtrées, Barbara Kingsolver fait connaître la spécificité de la culture Cherokee et défend comme dans ses autres livres sa vision à la fois complexe et généreuse de l’humain. Je crois qu’elle répartit les règles qui régissent les choses en deux groupes : les règles individuelles, celles que nous nous forgeons et dont le premier tome décrit l’élaboration pour le personnage de Taylor, et celles qui préexistent, dont nous devons nous arranger, auxquelles Taylor se confronte dans le second tome. Pour trouver un équilibre entre ces deux pôles, il faut avant tout comprendre, semble dire B. Kingsolver. Comprendre ce que nous sommes, ce qui nous anime et nous pousse à agir mais aussi comprendre la raison sociale de nos liens, leur mode de fonctionnement et leur fonction.
Reste la question du choix du cadre. La Nation Cherokee est sans doute un exemple de règle sociale dont la logique n’est pas soumise à l’argent. Société installée dans les Etats-Unis, c’est une sorte d’univers non capitaliste au cœur du géant. C’est une autre logique sociale. Peut-être pas un idéal, mais un monde à dimension humaine et surtout à dessein humain, où la nécessité collective peut prendre en compte celle de l’individu, ses désirs et ses peines.
14:53 Publié dans Au fil des lectures | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note




Commentaires
Je ne sais pas pourquoi (enfin, presque) cela m'a fait penser au "Cherokee" de Jean Echenoz. Il n'avait sûrement pas de micro-ordinateur et de téléphone portable quand il était kiosquier de presse, si je me souviens bien !
Ecrit par : Dominique Hasselmann | mardi, 25 mars 2008
Et c'est la grande qualité de cette littérature américaine de savoir nous transporter au-delà de l'introspection, dans la vie quotidienne, avec ses gestes et les gens qu'on croise dans la rue. On a bien envie de découvrir votre coup de coeur.
Ecrit par : serriere | mercredi, 26 mars 2008
Dominique : Je n'ai rien lu d'Echenoz, je le confesse.
Chantal : Je sens bien que vous aimerez tout autant que moi.
Ecrit par : Leila | mercredi, 26 mars 2008
J'ai lu les deux et j'ai beaucoup aimé, je les ai d'ailleurs rachetés pour les offrir à ma maman, qui les a aimés tout autant.
Ecrit par : la mère Castor | mercredi, 26 mars 2008
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