vendredi, 04 avril 2008

Kazuo Ishiguro

Auprès de moi toujours, ed Gallimard, collection Folio.
Quand nous étions orphelins, 10/18, domaine étranger.

Voici un auteur anglais connu, primé, récompensé de toute part que je ne connaissais pas. Non que j’ai négligé de le lire, comme quelques grandes pointures qui n’ont jamais trouvé le temps d’entrer dans ma pile de lecture. Non. Je ne connaissais vraiment pas. Du coup, la découverte n’en est que plus extraordinaire. Je me sens comme les inventeurs de la tombe de Toutankhamon, à ceci près que ça n’abuse évidemment que moi.

1079336264.jpgIshiguro, donc. Auteur entre autre de Les vestiges du jour (dont James Ivory a tiré le très beau film avec Emma Thompson et Anthony Hopkins). Trois romans aux tonalités très différentes mais d'une unité de style impressionnante. Le premier est une sorte de récit de science fiction. Les deux autres sont des re-lectures de grands pans de l’Histoire (Chinoise pour le premier, Anglaise pour le second) à travers les émotions d’un personnage central, narrateur. Je me concentrerai sur les deux premiers romans, ayant lu le troisième il y a un peu plus longtemps maintenant (je risque de dire des bêtises,je ne me souviens plus de tous les noms de personnages, ce qui est gênant, vous le concevrez aisément…).

599671069.2.jpgDans Quand nous étions orphelins,  nous suivons le héros Christopher Bank, détective privé, à travers une sorte de journal écrit à plusieurs moments clés de sa vie : sa jeunesse, à la sortie de l’université, l’époque de son ascension sociale, une certaine période de « pré-maturité » et, enfin, la période déterminante pour lui de son retour à Shanghai où il est né et où a eu lieu la disparition de ses parents. Cet événement, qui appartient à son histoire privée, est relié à l'histoire de la concession internationale, et fait entrer Banks dans la dimension de l'Histoire. La narration  à la première personne induit à la fois la subjectivité et des lacunes. La lecture de l'histoire et de l'Histoire se fait donc par strates.  Comme en dénudant un a un les voiles recouvrant un objet, le lecteur met ses pas dans ceux du narrateur pour établir les liens entre l'histoire individuelle et celle des hommes.

Le style lui-même nous plonge dans l'atmosphère de l'entre-deux guerres et j'ai retrouvé chez Ishiguro cette élégance paradoxale, à la fois distante et intime, si caractéristique de Virginia Woolf, dont il est indéniablement un digne héritier. La mémoire de Christopher Banks nous conduit insensiblement mais fermement à devenir les témoins impuissants de la perversion puis de la déchéance d'un monde, la Concession Internationale de Shanghai où tout s'articulait autour du trafic d'opium.

Le roman met aussi en lumière le passage du souvenir d'enfance, nourri de plaisir, au regard adulte. C'est un désenchantement qui doit être. La longue période d'études en Angleterre du héros met en place, comme à son insu, tous les leviers nécessaires à la destruction du passé idéalisé pour, peut-être, le comprendre et trouver la paix.

700520483.jpgAvec Auprès de moi toujours, on plonge dans un tout autre cadre. Le monde d'aujourd'hui, ou presque. Car ce livre, sous une allure très policée, très "psychologique", est noir, bien plus que les deux précédents, lesquels laissent au héros la possibilité d'au moins comprendre sa destinée. Ici, c'est autre chose. Kath raconte comment elle a grandit avec d'autres dans une institution nommée Hailsham et comment cela a conditionné sa vie. Je suis en total désaccord avec la quatrième de couverture, je tiens à le signaler, au cas où qu'un éditeur passerait par ici. Hailsham n'a pas "frelaté" sa vie d'adulte comme cela y est écrit.

C'est leur vie même des héros (où plutôt des anti-héros) qui est frelatée, et ce dès l'origine. Les fondateurs de l'institution ont au contraire permis à leurs pensionnaires d'en saisir aussi toute l'horreur ce qui fait certes mal mais manifeste au moins un réel respect.  En dire plus serait déflorer le roman mais c'est là le point central du livre.

Hailsham, personnage à part entière, nous fait imaginer l'inacceptable accepté et Ishiguro réussit à nous donner des sueurs froides. Là encore, son style précis, cernant chaque émotion, chaque souvenir avec la rigueur d'un entomologiste, nous donne à voir l'histoire de l'intérieur. Le lecteur devient cet individu condamné dès l'origine. C'est magistral et stupéfiant. J'avoue que des trois romans, c'est vraiment celui qui m'a paru le plus original, le plus effrayant, sans que cela n' enlève rien aux deux autres, bien sûr.

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En plongeant dans l'univers Kazuo Ishiguro,  j'ai découvert un monde à part entière et il siège d'emblée aux côtés des plus grands auteurs d'outre-manche. Le fait de le dire après tout le monde ne me gêne pas plus que ça. Mieux vaut tard que jamais, isn't it ?

LZ 

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