jeudi, 06 mars 2008

La visite de la fanfare

de Eran Kolirin, avec Sasson Gabai, Ronit Elkabetz,  Saleh Bakri

Imaginez une dizaine de grands et plutôt vieux dadais en uniforme bleu turquoise perdus au confins de nulle part. Ils sont égyptiens. Nulle part, c’est une ville d’Israël, quelques barres d’immeubles au milieu du désert, un bar sans charme et des histoires, comme dans toutes les petites communautés repliées sur elles-mêmes.

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Partant de ce postulat assez improbable, le réalisateur met à nu un certains nombres de préjugés. La différence entre arabes et israéliens par exemple, apparaît bien trop ténue pour être sérieuse. Les hommes souffrent. Le deuil, la présence d’un enfant, le travail constant de la vie de famille sont partout les mêmes, et la souffrance comme le plaisir sont le lot de l’humain. Point n’est besoin d’en rajouter.

Si on devait schématiser (et ce n’est jamais la meilleure des choses à faire, je le sais bien), on trouverait deux sortes de personnages dans ce film. Il y a ceux qui répondent à l’appel de la vie et ceux qu’elle paralyse. Et bien sur, la frontière entre eux ne tient pas à leur nationalité respectives mais à leur histoire individuelle , à leur caractère, que sais-je…

1362090331.jpg Le directeur de la petite fanfare (Sasson Gabaï) est plus proche du jeune homme totalement inhibé que de son turbulent saxophoniste Khaled. Et Khaled est plus proche de la belle que de ses collègues musiciens. Pourquoi ? Qu’est-ce qui  relie les hommes ?

Peut-être m’avancé-je un peu en interprétant le film pour répondre à cette question mais il me semble que le réalisateur ne me démentirait pas si je disais à sa place : la confiance. Ce qui crée les seuls liens valides, c’est la confiance.

  Bien sur il y a l’orgueil. Le chef de la fanfare a du mal à admettre qu’il est perdu, et pas qu’en Israël. Bien sur il y a la frustration. On a mal devant l’impuissance du clarinettiste au concerto inachevé. Bien sur il y a l’ennui. Dina 1483254538.jpg(Ronit Elkabetz) s’amuse, d’une certaine manière, et aimerait bien profiter d’une occasion si extraordinaire pour rompre l’ordinaire de sa vie, ne serait-ce que pendant quelques heures.

Mais il y a la possibilité de se faire confiance et si on s’y abandonne, les relations deviennent possible. Tawfiq  retrouve le bon chemin pour sa fanfare et celui de sa conscience, réduisant peut-être le poids de la culpabilité qui empoisonne ses jours. Le clarinettiste entend pour la première fois la fin de la musique dont il a rêvée,  Le jeune gars perdu devant une fille prend une leçon de gentillesse…

 Cette femme, dans cet univers masculin, est comme le lien, la porte ouverte vers cette confiance. Peut-être est-elle poussée par le désir, par une sagesse qu’elle ne s’expliquerait sans doute pas elle même, un peu folle en réalité (et ce n’est pas le seul rapprochement possible entre les cultures juives et arabes…). Elle sait seulement combien ils ont en commun par leur histoire et leur proximité.

Les hommes créent des frontières qui les enferment et seule leur conscience peut découper les barbelés sont ils s’entourent. Ce ne sont ni les armes, ni les langues, ni même l’histoire qui les séparent, mais simplement la perte de cette confiance, la perte du cœur, si l’on peut dire, en sachant que le cœur n’est pas une grosse artillerie romantique mais bien ce je ne sais quoi, ce frémissement qui, devant la peine, nous fait sourire, nous fait lancer un clin d’œil et dire qu’au fond, tous ces drames sont le sédiment d’un fleuve bien plus vaste qui nous dépasse et nous entraîne tous, absolument tous, dans un même flux.

LZ

samedi, 23 février 2008

Into The Wild, de Sean Penn

avec :
Emile Hirsch, Marcia Gay Harden,
Jena Malone, entre autres.

La première fois que j'ai vu le mot Wild employé comme un nom, c'était dans Jack London. Même dans les livres traduits, on parlait du Wild. Intriguée mais trop jeune pour trouver une explication, j'avais deviné le sens du mot. Nature sauvage, où l'homme n'a pas sa place et où, selon la vison Londonienne, pouvait s'accomplir une sorte de Destinée, dans une plus juste perspective des choses : l'humain minuscule, la nature, souveraine, avec ses lois et ses réalités. Je ne le formulais pas ainsi, mais qui a lu Croc-blanc, ainsi que les livres de Curwood à 12 ans me comprendra. J'étais fascinée.
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Quand j'ai lu l'annonce de ce film, ça faisait étonnamment écho à ces lectures. Je n'ai pas été déçue. Contemplatif et très long (2h27), Into the wild est l'histoire d'une quête. Inspiré par un livre : Voyage au bout de la solitude, du journaliste américain Jon Krakauer, Sean Penn relate l'histoire véridique de Christopher McCandless. Le film débute avec la consécration du jeune Chris. 4c0ec60d857e7d4316e75a98a554dbee.jpgIl vient de finir ses études, l'avenir lui sourit. Pourtant, contre toute attente, il rejette en bloc tout ce qui s'offre à lui et s'enfuit, littéralement, effaçant ses traces afin que nul ne le retrouve, pas même sa sœur (jouée par Jena Malone que j'avais déjà appréciée dans Pride and Prejudice).

Que veut Christopher ? Eprouver son existence. Trouver qui il est, donner un sens à sa vie, vivre pleinement chaque instant, et surtout, aller en Alaska. Il veut expérimenter The Wild. Loin d'être une tête brûlée, il planifie son voyage, mais de manière souple, à l'instinct en quelque sorte. S'ensuit un road-movie dans lequel Christopher va rencontrer ceux qu'il a besoin de voir. 7208758dd2d65bc0d26bd203982e11ce.jpgTous sont de parfaits inconnus mais chacun, à la manière dont il entre en relation avec Chris, nous permet de mieux cerner le personnage, de comprendre qui il est et ce qu'il cherche. De ces rencontres nait une autre perception et de Chris et de l'Amérique.

Les images sont superbes, les dialogues économes et essentiels. On entre dans une vision du monde où celui qui voit souffre et s'émerveille à la fois, s'émerveille sans doute pour comprendre de quoi il souffre.

Quand enfin il atteint son but, l'Alaska, le film n'en est pas fini pour autant puisqu'il va y vivre l'expérience des ermites. Stylite des temps modernes, il déniche un bus abandonné (celui de l'affiche) qui va devenir à la fois son navire et son havre. Vivre entièrement seul, avec presque rien, est sans nul doute ce qu'on peut s'infliger de plus extrême. Même en étant de tempérament solitaire, même en vivant à la campagne, nous demeurons dans un tissu social. Chris doit tout réinventer, depuis la douche jusqu'à une façon de conserver la raison malgré les privations et l'isolement. Il écrit, médite, réfléchit à ce qu'il fait. Tout devient porteur de sens, lourd d'enseignement sur la vie, la mort et le bonheur. Chris découvre le poids des actes, les siens.

5cd7c8d8423ccd3d272d154e9e37dc0c.jpgIl trouve, finalement, ce après quoi il a tant couru, mais ce qu'il trouve ne ressemble peut-être pas à ce qu'il pensait trouver. N'en va-t-il pas souvent ainsi ? Il se rencontre. Seul, il est obligé d'aller jusqu'au bout de ses contradictions, de s'avouer ce que l'orgueil pouvait masquer quand il y avait encore "les autres".

J'ai aimé. Vraiment. Non pas à cause d'un message révolutionnaire, non pas à cause du suspense, mais pour la vérité de ce qui est montré ici de la manière la plus simple, par l'expérience. Si on va au bout de la soif d'absolu, on rencontre le pire ennemi de l'absolu, soi-même. Si on est honnête, on peut en retirer quelque chose. On comprend, on se découvre, on s'épure, en quelque sorte. Mais le risque est réel de passer à côté et de fuir, de renoncer. Du coup, j'ai pour ce personnage de Chris une affection très fraternelle car il fait ce que nous ne faisons pas, ce que je ne fais pas : il va tâter les frontières de cet absolu, de ce rêve de pureté et si Sean Penn confronte le rêve et la vérité, il ne le fait pas de manière défaitiste. Il n'est pas dit (et en cela il y a dans ce film un très beau message, à supposer qu'il en faille un) qu'on ne peut pas rester fidèle son idéal à travers ses choix de vie.

ba41960a1fdb9363abb04da4accc84bd.jpgIl semble possible, certes au prix d'un effort de l'esprit et de la conscience, de conserver la rigueur de cette démarche extrême mais ici, au milieu du monde. Pour cela, il nous faut scruter à travers nos gestes la frontière entre rêve et réalité, entre idéal et vérité, entre ce que nous croyons être et ce que nous sommes.

On peut ouvrir les yeux, et c'est un cheminement très personnel. Il ne s'agit pas de juger la société ni les dérives d'un monde moderne évidemment corrompu, évidemment clinquant. Cela, nous le savons tous. Il s'agit d'aller traquer en soi-même ces infimes mensonges, si subtils que nous n'en avons même pas conscience, qui ouvrent la porte aux concessions puis, souvent, aux compromissions.

Personne ne nous voit. Personne ne sait à quoi nous renonçons chaque jour. Personne ne sait à quel degré d'éloignement de notre conscience nous nous trouvons. Est-ce très loin ? très proche ? Mais nous, nous savons. Moi, je sais.

Sean Penn nous montre un Christopher se battant contre le renoncement et il me semble qu'on ne nous invite jamais assez à ne pas oublier ce combat.
 
LZ 

mercredi, 16 janvier 2008

It's a free world, de Ken Loach

avec Kierston Wareing (Angie) et Juliet Ellis (Rose) - GB, 2007

 
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Ken Loach est un cinéaste prolixe et je n'ai pas vu énormément de ses films. Celui-ci est excellent. J'ai été déroutée dès le début car, même si j'avais lu le synopsis, je n'avais pas mis de réalité sur le sujet. Or, dès les premières images, on est dans un autre monde. Kierston Wareing, alias Angie, se trouve en Pologne et fait passer des entretiens de recrutement bidons dans le seul but d'attirer en Angleterre de la main d'œuvre taillable et corvéable à merci. Elle travaille pour le compte d'un patron qui la renvoie dès leur retour à Londres.

Le ton est donné. Pendant presque deux heures, on navigue dans les méandres de cette mafia du sous-emploi et de la précarité dans laquelle Angie et son amie Rose vont essayer de se faire une place au soleil, quitte à piétiner tous leurs principes.

9d0bf3cd29b7e92bf18ce26ecc7fecf5.jpgC'est un film noir à tous points de vue. Angie, qui n'est pas fondamentalement antipathique, devient pourtant odieuse tant elle n'est préoccupée que d'elle-même. Elle veut réussir, elle veut ce qu'ont les autres, même si pour cela d'autres doivent souffrir plus qu'elle. Très adroits, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty prennent la peine de nous dévoiler son parcours et de nous montrer sa capacité à s'émouvoir. Ce personnage trouble d'Angie met en lumière toute l'ambivalence de notre façon d'être : le tiraillement parfois sincère, parfois nié délibérément entre compassion et aveuglement tranquille.

C'est une fable amorale, en somme, sur l'égoïsme, sur ce à quoi mène notre monde où tout repose sur les possessions et les apparences. L'une des choses étonnantes à mes yeux est que cela recoupe exactement le thème du film de Woody Allen, si américain, le rêve de Cassandre. Les personnages se trouvent dans la même situation, à désirer ce que tout le monde semble obtenir sauf eux, à aspirer à cette réussite sociale qui les laisse ostensiblement sur le bord de la route. Ils abordent le sujet selon des biais différents mais on se trouve face à cette même question : jusqu'où peut-on aller ?

Si Woody Allen posait la question d'un point de vue individuel et philosophique, Ken Loach la pose d'un point de vue social et politique. Ce que permet notre monde pour que certains s'enrichissent est-il acceptable ? Et, très concrètement, notre société mérite-t-elle d'être chérie et défendue envers et contre tout quand elle conduit au rétablissement d'une forme à peine voilée d'esclavage. Peut-elle seulement espérer se maintenir ?

16b17a96a3c253ef014c938dfbaabfb9.jpgLe personnage du père, joué par Colin Coughlin, donne une ébauche de réponse. Il pointe d'une part en quoi l'activité de sa fille représente la négation de tout ce pour quoi sa génération a lutté et d'autre part l'absurdité à laquelle cela conduit : le fils d'Angie souffrira, dans l'avenir, de la concurrence sur le marché du travail causées par tous les immigrés sous payés, sans couverture sociale etc. qu'elle livre en pâture à des patrons sans scrupule. En un mot, les occidentaux scient la branche sur laquelle ils sont assis et, pour maintenir une supériorité économique vacillante, ils la condamne finalement en pervertissant les principes qui l'on faite émerger.

De là à dire que système économique et choix déontologiques sont inséparables, il n'y a qu'un pas, et la démonstration est implacable. En sacrifiant la morale, on bascule dans un système voyou, mafieux, où seuls les moins scrupuleux réussissent.

d007b8f4c9597e0b0f7936648eb3feac.jpgRose refuse, le père d'Angie refuse mais Angie persiste à s'employer à cette vaste tromperie. En construisant sa fortune et, croit-elle, son bonheur, elle se fait en réalité broyer par le désir de réussite sociale et le consumérisme.

Qu'on soit d'accord ou non avec cette vision du monde, le film demeure plus que réussi. Efficace, sans effets de style inutiles, sans grandiloquence non plus mais sur un rythme trépidant, on est entraîné dans le monde douloureux de l'immigration clandestine et du travail au noir, on est amené à regarder autrement notre confort quotidien et ce qu'il cache.

LZ

mercredi, 02 janvier 2008

Cassandra’s dream, de Woody Allen (2007)

Bonne année à tous ! Commençons 2008 avec du cinéma, voulez-vous...
 
Le dernier opus de l’ami Woody a été semble-t-il assez controversé. Les critiques sont parfois mitigées, manifestant une déception (assez imprécise à mon avis) à la mesure de l’enthousiasme qu’avait déclanché Match point (2005). Comme si la comparaison était inévitable.
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On peut donc envisager Le rêve de Cassandre sous deux aspects : soit en lui-même, ses qualités et ses faiblesses supposées, etc. soit en le rattachant à l’oeuvre (colossale, il faut bien l’admettre) de W. Allen et, plus particulièrement, à ses deux films précédents, tous deux tournés en Grande Bretagne.

Cassandra’s dream est le nom du bateau que deux frères décident d’acheter sur un coup de tête. La tête farcie de "Pirates des Caraïbes" et de jonques faramineuses, on croit qu’il va s’agir d’un film d’aventures, d’initiation, sur le dépassement de soi… On y croit quelques minutes tant les deux frères sont heureux.77448438ce1d055e52f7203de4988561.jpg Leurs petites amies sont mignonnes, ils ont tous les deux l'allure du brave type à qui on souhaite du bien, qu'il soit mécano comme Colin Farrell ou qu 'il bosse au restau du coin (celui de son père) comme Ewan McGregor.

82abb02c3639e446138726ebf32fbf75.jpgMais les choses ne sont pas aussi lisses. Colin Farrell est un joueur invétéré et Ewan McGregor est un ambitieux. Parce que le premier va s'endetter au delà de ses moyens lors d'une soirée et parce que le second va tomber fou amoureux d'une actrice volage qu'il cherche à conquérir à tout prix, ils vont se retrouver sous la coupe de leur oncle, un tonton pas flingueur au sens propre mais loin d'être blanc-blanc.
 
C'est le cœur du film. Pour éponger leurs problèmes d'argent, pour leur ouvrir la porte de l'ascension sociale, Tonton leur demande de se faire assassins et prétend même que ce n'est que justice, depuis le temps qu'il aide leur famille… Lui aussi a ses petits tracas, et il ne les a jamais embêté avec ça jusque là. Alors, accepter, ne pas accepter ? Les deux frères ne réagissent pas de la même manière et le sujet du film est justement leur attitude face à l'inacceptable. Peut-on tuer pour "régler un problème" ? Ont-il le choix ?
3d62aeca795b4761a2a4876cd07f5242.jpgLe rapprochement avec Match point vient de là. Woody Allen explore encore une fois la sombre piste qui mène au meurtre prémédité. Comment un homme que tout désigne comme ordinaire peut-il finalement juger acceptable de tuer un gêneur. L'engrenage de l'égocentrisme était magistralement démonté dans Match Point, ou Jonathan Rhys-Meyers se débarrassait de sa maîtresse devenue gênante.
 
Avec Le rêve de cassandre, le thème est abordé sous un angle différent car les deux frères doivent tuer quelqu'un qu'ils ne connaissent pas. La victime est un témoin gênant aux yeux de leur oncle mais ne leur a rien fait. Ils sont donc dans la position du tueur à gage. Le marché est simple : couvrir leurs dettes contre l'abandon de toute règle morale au profit du tonton. Résultat : un film encore plus noir, à mon avis, que Match Point car le crime ne leur profite pas.

9f53a9c4d54320bba23322c432d37536.jpgMalgré nous, en effet, nous nous étions attachés au personnage de Rhys-Meyers. Il tue la belle Scarlett Johansson, il est ignoble, on désapprouve mais on comprend. Cet égoïsme-là nous parle, il est proche de nous, il est la limite que nous ne franchissons pas, mais que nous connaissons bien. 85aecb13ad59df862ceb315bb838c563.jpgOn retrouve cette même intimité avec le mal dans Scoop (2006), une comédie cette fois, où le thème de l'intérêt personnel dans le meurtre est également abordé même si dans un mode léger.

Dans Le rêve de cassandre, on a du mal à admettre que ces deux jeunes hommes soient à ce point piégés par le discours de leur oncle et leurs désirs, car le bénéfice du meurtre qu'ils commettent est très indirect et très hypothétique. On trouve ça gros. "Non, quand même pas ? Si ?" Je crois que c'est là ce qui rend ce film bien plus dérangeant que le précédent. C'est ce qui fait qu'il passe mal. On est au delà de notre limite personnelle, ou on le croit.

En réalité, c'est très réussi. Sans l'esthétisme de Match point, sans la légèreté de la passion amoureuse qui nous amuse un temps dans Scoop, sans même la facilité du suspense, Le rêve de cassandre vient nous murmurer le plus noir de nos motivations et personne n'apprécie. Oui, la réussite sociale peut être une obsession, oui, elle peut susciter une terreur telle qu'elle amène à renoncer à la frontière entre bien et mal. Oui, la misère, l'ennui, la déception, la frustration, toutes ces choses présentes dans nos vies de manière plus ou moins rampantes conditionnent nos arrangements avec la morale. Certes, nous allons rarement aussi loin que les deux frères de Cassandra's dream mais jusqu'où allons nous ? Et à quel point en souffrons-nous car il s'agit également de cela : renoncer à l'éthique, c'est s'engager sur une voie de souffrance. On l'ignore ou on veut l'ignorer mais cela se révèle. Quand il est trop tard, en général.

Le facteur chance qui intervenait avec une pointe d'humour (très noir je l'accorde) dans Match point n'apparaît pas ici. Quand il n'y a pas la "chance", on s'aperçoit qu'on ne peut pas tricher avec soi-même. Tout aussi sombrement cependant que dans le premier film anglais de Woody Allen, on s'aperçoit aussi que le mal, paradoxalement, est absolu et que tricher est aussi une réalité : on peut tricher avec la société et celui à qui profite le crime en profite pleinement. Sauf à avoir des remords, il ne peut finalement pas faire autrement qu'en profiter.
C'est ignoble et c'est très beau. Un excellent film, je le redis, à voir impérativement en VO car la version française est un authentique massacre.

LZ

mercredi, 12 décembre 2007

Lions for lambs, de et avec Robert Redford, + Tom Cruise et Meryl Streep

J'ai vu il y a quelques temps déjà, le dernier film de Redford et, si je n'ai pas trouvé que c'était son meilleur, je n'ai pas été déçue pour autant. C'est un film incontestablement sincère et courageux.

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Trois scènes se déroulent simultanément. La première est un entretien entre un sénateur (Tom Cruise) et la journaliste d'une chaîne télévisée fédérale (Meryl Streep). Le jeune et ambitieux sénateur veut promouvoir une pseudo nouvelle stratégie en Afghanistan (je simplifie). La seconde scène se déroule en Afghanistan, justement, où deux jeunes soldats se trouvent au cœur de cette "nouvelle" stratégie et en subissent les conséquences, fatales comme il se doit. La troisième scène, enfin, se déroule en Californie où l'ancien professeur de ces deux jeunes hommes (Robert Redford himself) se donne une heure pour convaincre l'un de ses élèves les plus talentueux de s'impliquer dans ses études (Science po ou son équivalent américain), d'en comprendre la portée morale, philosophique, sociale et politique.
 
Cette construction en trois séquences simultanées est très réussie. Elle permet d'éviter l'aspect dogmatique et chacun des tableaux éclaire les deux autres, lui donne du sens et l'enrichit. Très "Redfordien", dans un sens. Autre point positif de ce film, la remarquable performance de Tom Cruise, inquiétant à souhait dans le rôle de ce politique dévoré d'ambition et suintant le mensonge sans aucun scrupule, sans aucune honte non plus, face à une journaliste qui le déchiffre pourtant parfaitement.
Meryl Streep campe avec autant de succès la journaliste, une sorte de proie critique, si on peut dire, dans la mesure où elle n'est pas dupe de son petit discours mais où elle a abdiqué depuis longtemps déjà les valeurs humanistes qui l'ont poussée à embrasser la carrière de journaliste. Gauchiste fatiguée, son désespoir relève sans doute autant de son incapacité à défendre les valeurs auxquelles elle croit encore que de l'absence de relève et de soutien à ses côtés.
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Le sénateur rêvant de s'asseoir dans le bureau ovale renvoie au jeune étudiant paresseux et renonçant que Redford, en professeur engagé, essaie de secouer. Si Todd s'éloigne de ses études pour se glisser lentement mais sûrement dans une vie pantouflarde et égoïste c'est justement, prétend-il, lié à sa déception à l'égard du monde politique. Il ne veut pas devenir l'un des leurs, un parvenu aux mains sales. Son prof essaie donc de lui montrer que la politique de l'autruche ne vaut guère mieux et ne lui laissera pas les mains plus propres. Laisser faire, c'est approuver, tout le monde sait cela.
 
Pour lui prouver la valeur de cette assertion, il se met à lui parler de ses deux élèves qui, par engagement, pour justement contrer cette crasse politique ambiante, ont voulu faire de leur vie autre chose qu'une existence de moutons. Que ce choix les ait amenés à s'enrôler dans l'armée est présenté comme l'une des possibilités. Ils auraient sans doute aussi bien pu s'engager dans une ONG et œuvrer pour les sans papiers américains. Mais que Redford ait choisi l'armée comme symbole du réveil de la conscience politique n'est cependant pas innocent.
 
Les deux jeunes hommes livrés à la folie de la guerre sur un haut plateau enneigé de l'Afghanistan renvoient à leur tour à Todd de Californie, en chemise à fleur et au sénateur en costar à 10 briques. Ils sont en train d'éprouver dans la souffrance la stupidité et la vanité du discours du sénateur. Ils sont à la fois la représentation d'une certaine forme de courage politique, en tout cas à l'échelle individuelle, et de la plus absolue lâcheté, celle de l'état. A ce sujet, le personnage du commandant de leur unité est intéressant, même si secondaire, car il sait quelle erreur sont en train de commettre ses supérieurs mais n'a pas le moyen de l'éviter. Cela montre, me semble-t-il, à la fois la limite du courage individuel et la nécessité de ce courage, difficile paradoxe que le professeur tente d'expliquer à Todd.
 
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Redford nous dit que se réfugier derrière un "de tout manière, ils sont tous pourris", c'est un confort facile. C'est baisser les bras à petit prix. Ce n'est pas comme la journaliste qui a perdu la possibilité de choisir mais qui conserve sa lucidité, quitte à en souffrir. Non. Todd, c'est tous. Et je crois que si Robert Redford s'est adjugé le rôle du professeur, c'est précisément pour inviter son spectateur à regarder ce qu'il fait pendant que se déroule sous ses yeux la grande toile de la politique. Obligeant, il nous l'a même résumée en trois scènes concomitantes, nous incluant dedans. Notre état d'esprit fait le monde.
 
En cela c'est un film courageux. Mettre en cause la politique internationale des Etats Unis, la réduire à des soucis d'électoralisme ou d'effet d'annonce n'est certainement pas politiquement correct. Je déplorerais juste l'aspect un peu trop volontaire de l'incitation à se bouger les neurones. Il faut le faire, aucun doute là-dessus mais la démonstration était assez brillante sans qu'il y ait besoin de le dire de manière si appuyée. C'est ma principale réserve. Elle n'est pas bien méchante, vous voyez…
 
Allez voir ce film, c'est de toute manière intéressant. La construction m'a vraiment séduite, brillante. Ca fait penser à Robert altman. Pour le reste, le débat reste toujours ouvert mais dans la lignée d'un Lord of war spectaculaire, Lions et Agneaux ne démérite pas.
 
LZ 

mercredi, 21 novembre 2007

L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, de Andrew Dominik

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Noir western, incontestablement, le film d'Andrew Dominik se rattache à la lignée de "Impitoyable", de Clint Eastwood. Le titre, traduit pour une fois de manière littérale m'évoque les livres anciens où tout titre d'essai, de chapitre, était l'énoncé le plus précis possible du contenu. "Des meurs et modes de reproduction de la fourmi rouge trutruc dans les hauts plateaux argentins"…
 
411d824ed6353705dc443a297b8018c4.jpgLe point de départ est Jesse James, criminel notoire et déjà célèbre de son vivant, qui eut une fin parachevant la légende. Assassiné par un acolyte (et dans le film, ce terme, side-guig a son importance), sa mort indigne laissa penser à ceux qui admiraient son habileté à défier les lois qu'il y avait là quelque chose d'injuste, qu'il aurait "mérité mieux", si l'on peut dire.

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Robert Ford, lui, n'est qu'un tout jeune homme, garçon bercé dans son enfance par les exploits de l'illustre bandit. Son rêve est de devenir son second, son homme de confiance, son ami. Son rêve est d'être comme lui, presque, comme le demande Jesse James – Brad Pitt lui-même dans le film, d'être lui. Inexorablement, il va se heurter à la réalité du personnage. Les frères James ne sont ni des héros ni des chevaliers des temps modernes mais des gangsters semant la terreur autour d'eux, parmi leurs victimes bien sur mais aussi et surtout, du point de vue de ce film, parmi leurs associés.

Avec cette approche, le film bascule dans le sombre. Ce qui au départ semblait corroborer les récits allègres présentant le fameux bandit comme un émule de Robin des bois (cf. le joyeux repas en forêt avant l'attaque du train) bascule dans un climat angoissant où chaque proche de Jesse James affronte misérablement la peur qu'il fait régner sur eux tous.
 
Redoutant les complots et les dénonciations, le cadet des frères James devient ce que préfigure Frank James au tout début du film : un homme muré dans le silence. Plus l'histoire avance plus on le découvre ne se supportant plus lui-même, angoissé à la pensée de ce qu'il est devenu. Hanté non pas par le remord mais par le manque d'ouverture devant lui, Jesse James doit se rendre à l'évidence : en devenant ce tueur traqué par tous, il s'est fermé toutes les portes de l'avenir, il est entièrement seul. La mort prend lentement possession de lui, d'abord à travers les plus faibles de ses partenaires, qu'il assassine au nom de sa paranoïa, puis à travers sa famille puis, enfin, en devenant sa problématique personnelle. Dès lors, son destin est scellé.
 
a734215b2a601b611ada4f12b665d595.jpgEtonnamment, Ron Hansen, auteur du livre (1983) dont est tiré ce film, a imaginé que le jeune Robert Ford a peut-être été le confident, même partiel, de la déprime de Jesse James. Les rêves de gloire du jeune homme se superposent donc au constat d'échec de son idole et le meurtre devient le point de rencontre logique de ces deux destinées, l'une qui se rêve montante, l'autre qui se sait descendue au plus bas.
 
Devant le visage presque angélique de Casey Affleck en Robert Ford, on se dit que pour être désarmé, un homme aussi endurci que Jesse James devait effectivement être, d'une manière ou d'une autre, confronté à une forme d'innocence (ici presque de la bêtise). Admiratif, plein d'illusions lui aussi, le jeune Ford, dans sa déception, sert de miroir au désespoir de Jesse James.
 
d389b1f0c20c2d7f6417c33f007d18a1.jpgJoué de manière très inspirée par Casey Affleck et Brad Pitt, ce film a une portée émotionnelle extraordinaire. Prise par la beauté des images, je me voyais très bien à la place de Brad Pitt en train de constater (trop tard) l'inéluctable échec de mon existence, le mensonge d'une gloire fondée sur l'illusion d'avoir défié une limite futile. Il n'y a rien de futile à s'enfoncer dans la criminalité, c'est un voyage sans retour. Je ressentais aussi de manière très aigüe la souffrance du futur assassin obligé d'admettre, petit à petit, que son idole n'existe pas, que les hommes ne sont pas les légendes qu'ils inspirent, que son destin ne sera donc pas cette vie de gloire à laquelle il a cru, qu'il n'échappera pas à la médiocrité de son existence.
 
C'est simple et c'est beau. Je pourrais également parler de la présence de la neige, presque un personnage à part entière, de la lumière et de l'obscurité, du silence, mais ce serait entrer dans des détails que je ne maîtrise sans doute pas. Reste que, sans s'identifier entièrement aux personnages, on peut malgré tout faire le parallèle avec nos vies, dans nos rapports souvent confus avec désir et réalité. Robert Ford est en chacun de nous me semble-t-il, et Jesse James a pour chacun, également, un visage particulier. Peu importe lequel.
 
En regardant "l'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford", on s'aperçoit que le titre cache une réalité antique : nous assassinons nos idoles, et nous le faisons par lâcheté car nous leur attribuons la responsabilité de nos souffrances plutôt que de les affronter seuls et nus car alors, nous risquerions de perdre la face, ce à quoi nous ne sommes jamais, jamais prêts.

LZ

dimanche, 04 novembre 2007

Les mots retrouvés / Bee season, de Scott McGehee (USA 2005)

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Voilà un cinéma comme je l’aime. Qui interroge, qui éveille des liens insoupçonnés. L’histoire : une famille d’apparence lisse implose lentement sous l’effet d’un événement imprévu : la plus jeune enfant (10 ans environ) s’avère douée d’une orthographe sans faille et gagne le concours d’orthographe de sa ville.
Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, n’est-ce pas ? C’est pourtant le grain de sable qui va gripper le bonheur familial convenu.

Richard Gere incarne le rôle de Saul Neuman, professeur de philosophie et théologie juive. Brillant, il joue du violon, lit l’hébreu et sans doute quelques autres langues, connaît la Torah sur le bout des doigts, a fait une thèse sur les mystiques de la Kabbale. Il ne voit que lui, séduit par sa propre intelligence.
Juliette Binoche (Miriam, sa femme) est effacée, submergée à la moindre émotion par la peur, hantée par le souvenir de la mort de ses parents.
Leurs enfants : Aaron est brillant lui aussi mais si fasciné par son père qu’il en perd toute couleur propre jusqu’au jour où Eliza, sa petite sœur, lui ravit la vedette en manifestant cet étonnant don « d’orthographe ».
Du coup, plus de sonates en duo avec le fils aîné, à peine un regard pour sa femme. A partir de l’entrée d’Eliza dans l’univers du père, le film bascule, se scinde en plusieurs morceaux devrait-on dire, à limage du kaléidoscope omniprésent dans le film, alors même que l’objet de la quête de Saul (et de l’homme, d’une manière plus générale selon lui) est justement de rassembler les fragments de la lumière divine dont le morcellement a créé la médiocrité humaine, nos souffrances. A travers sa fille, il croit pouvoir faire aboutir sa recherche mystique et accéder au divin.

Comment ? Il est fou ? Non, pas du tout. On peut penser que c’est là une histoire à dormir debout. Pourtant, les Kabbalistes ont effectivement caressé ce rêve, comme les soufis, comme certains chrétiens. Dieu peut nous parler, à condition d’avoir atteint un état de grâce tel qu’on soit capable l’entendre. Or Dieu ne parle pas comme vous et moi, vous vous en doutez. Il s’agit d’entrer dans une autre dimension. Ici, Saul va apprendre à sa fille à utiliser le truchement des Lettres. Les lettres de l’alphabet, oui. Elles ont une force primitive, brute qu’on ignore dans le quotidien. Mais Dieu ne nous est accessible que par sa Parole or la parole, ce sont d’abord des lettres, des sons traduits en lettres.

593a86ea7e1a8b0c70ceb0ee1a5210e4.jpgDieu habite donc chaque lettre de manière particulière. S’ouvrir à la puissance des lettres, c’est rejoindre le divin. Saul est persuadé que sa fille a le don permettant de réussir là où l’homme ordinaire échoue. Elle pourrait donc "fix the things" comme cela est dit et redit dans le film, retrouver l’unité initiale du Verbe, entendre la parole divine en elle.
Que cette théorie (classique dans la Kabbale, cf le livre des questions d'Edmond Jabes)) soit utilisée comme support afin de monter la souffrance des êtres est très bien vu et ouvre sur une incontestable dimension poétique. Cela m’a rappelé un minuscule recueil de poésie lu il y a fort longtemps, intitulé la fiancée d’Aleph, de Anne Quesemand, illustré de très belles calligraphies hébraïques de Laurent Berman. A travers l’invention progressive des lettres, Dieu crée le monde et chaque nouvelle lettre, par ses caractéristiques propres, féminine, rude, douce, voluptueuse, austère… invente un des aspects de notre vie. c’est vraiment un très beau poème que ce petit recueil.

Scott McGehee, réutilise ce thème mais en mode mineur. Les personnages cherchent tous à réunifier un monde qui leur échappe et les fait souffrir. Lettres eux-mêmes, ils ont perdu l’harmonie qui les relie aux autres. Le père et la fille sont unis dans la quête du verbe mais Miriam cherche aussi, à travers sa folie, à réinventer une unité perdue. Le fabuleux mobile qu’elle se construit donne le vertige certes mais, bien qu'apparenté au délire, il n’est pas différent du vertige qu’éprouve Eliza au terme de sa quête. Entre folie et mysticisme, la frontière est mince et le chemin est périlleux, comme le souligne Saul lui-même. Aaron est finalement le plus équilibré. Il cherche une voie, ne la cherche peut-être pas au bon endroit mais on se prend à douter des capacités de son père à lui indiquer une quelconque direction quand tout, au départ, semblait si rassurant et confortable.

Derrière les paroles de nos vies se cachent des abîmes de vanité. Telle est la triste vérité trouvée dans les méandres complexes de la Kabbale. Nous avons perdu la magie du Verbe et n’utilisons les mots que pour dire l’inutile, détruisant le peu de sens que pourraient avoir nos vies et, plus important encore, celles de ceux qu’on aime.
C’est vraiment un film magnifique sur le langage, les mots et la rencontre. Où trouver la femme qu’on aime quand celle-ci ne nous trouve plus en nous-mêmes ? Que devient-on face au silence de l’orgueil ? Et quel est le secours de la foi si on ne sait pas en quoi on croit ? La quête de Dieu n’est qu’une abstraction pour Saul, raison pour laquelle il n’a jamais atteint son but. Seule Eliza peut accéder à cette dimension, sans le dire, parce qu’elle seule Aime vraiment, lui, sa mère son frère. Enfin, seule Eliza peut rassembler les fragments de ces vies en un seul bonheur, tout comme, en assemblant les lettres, on crée le mot.
 
LZ 

dimanche, 23 septembre 2007

The good shepherd

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ou Raison d’état, en français, de Robert de Niro.
 
On aurait pu traduire le titre par la « bonne cause », mais cela aurait eu un je ne sais quoi de franchouillard qui ne va pas avec le film.

Film noir, film écrasant de Robert de Niro donc, avec Matt Damon dans le rôle principal, où on éprouve toute la lourdeur de la suspicion institutionnalisée. Dans "Raison d’état" Robert de Niro retrace la création de la CIA en focalisant son attention sur un personnage, le jeune Edward Wilson. Celui-ci, fils de bonne famille, est enrôlé pendant la seconde guerre mondiale dans les services de renseignements américains. A son retour aux états unis, loin de reprendre sa vie ordinaire, il est pressenti pour participé à la mise en place d’un vaste réseau de protection des intérêts américains dans le monde et de lutte contre l’empire soviétique, la CIA.

Même si l’enjeu politique qui sous-tend la mise en œuvre d’une telle entité est rappelé quasiment à chaque séquence, ce film est l’étonnante histoire de la destruction consentie d’un homme. Wilson manifeste dans sa jeunesse une grande sensibilité. Sa compréhension du sens du devoir, non sans grandeur mais terriblement étriquée, l’amène à détruire progressivement toute vie en lui et à faire de l’existence des ses proches une nébuleuse de souffrances. Tout ce qui concourt aux bonheurs ordinaires est petit à petit banni de sa vie, ne laissant en place que des peurs sourdes, des mensonges inextricables, une angoisse globale jamais levée.

Ignorante, je ne sais si cette vision de la Cia concorde avec la réalité historique mais j’ai été saisie par le lent enfermement dans lequel elle plonge ses membres. Tout semble partir sur la base d’un non-sens, une paranoïa exacerbée par la naissance des deux grands blocs politiques. Quand le général à l’origine de tout cela (joué par Robert de Niro himself) émet un doute sur la validité de ce qu’il a crée, il est trop tard. Edward Wilson est enfermé à jamais par son "sens du devoir".

8a8e8d58f82b4c320f793fd2f6addf71.jpgIl se trouve que dans le mot "enfermement", il y a enfer. En arrière plan de ce film , j’avais en tête les images d’un autre film récent, bien plus noir encore, La chute, de Oliver Hirschbiegel, (2004), dans lequel on voit ce que cet enferment peut produire comme enfer à l’échelle d’un pays (le film retrace les derniers jours de Hitler dans son bunker à Berlin).
Deux sujets différents mais une thématique identique, celle de l’emprisonnement par l’esprit dans une idéologie qui conduit l’humain à sa perte. Robert de Niro reste sur le plan individuel, même si, à travers le destin d’Edward Wilson, il s’agit aussi de regarder la Cia et son bilan, et cela rapproche de nous cette problématique. Hitler est en effet trop monstrueux pour que nous fassions volontiers le rapprochement avec nous-mêmes, tandis que là, en regardant défiler le générique (sans le lire vraiment), je me disais que le héros aurait pu faire machine arrière. Il aurait suffi qu’à un moment donné, il prenne du recul, qu’il s’accorde le choix. Toute l’erreur vient de là, et nous la commettons souvent, même si les conséquences sont moins… lourdes : nous nous laissons convaincre qu’il n’y a plus de choix possible, qu’on a tout vu, tout compris et que les choses sont figées dans notre interprétation, sans autre voie possible. C’est comme si nous chaussions nous-même les œillères de notre asservissement.

dimanche, 16 septembre 2007

Le fils de l'épicier

Je suis allée voir dans notre petit ciné de village un film tout à fait charmant de Eric Guirado avec Nicolas Cazalé et Clothilde Hesme, entre autres.
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Charmant, vraiment. L'histoire est celle d'un homme qui, à l'occasion de l'accident cardiaque de son père, revient dans sa province natale. Là, parce qu'il a voulu aider une amie, il reprend l'épicerie familiale à contre-coeur mais va petit à petit découvrir que sa vie a un sens au-delà de sa seule petite personne.

Tourné dans un décors très inspirant, le film conserve de bout en bout un ton très pudique et retenu. Pas de grand discours, pas de scènes d'action mais une galerie de personnages tous également bien joués qui révèlent lentement leur véritable nature, leurs joies, leurs souffrances et leur humour aussi.
Réconfortant, il n'y a pas à dire.
 
LZ 

mercredi, 29 août 2007

Dead Man, de Jim Jarnush

Relisant le poète William Blake, je me suis offert le plaisir de revoir le film de Jim Jarnush, Dead Man, avec le séduisant Johnny Depp dans le rôle de ... William Blake.9a133dbde40d51530f321173af0551f2.jpg
Un rapide rappel de l'histoire : Un jeune homme se présente au fin fond du Middle West pour prendre un poste de comptable. Nous sommes à l'époque de la construction du chemin de fer américain et le malheureux pied-tendre arrive en fait chez les barbares. A la suite d'un tragique hasard, il se retrouve en fuite, blessé, traqué pour avoir tué l'homme qu'il ne fallait pas : le fils du potentat local. Seul détail intéressant de ce fait divers somme toute banal dans un tel contexte : le jeune homme est l'homonyme du poète, dont il ignore même l'existence. Nobody, un indien lettré, va donner à la longue fuite de Blake un sens qu'elle n'a pas au départ et faire basculer dans la quête spirituelle ce qui était un non-sens.
Nobody est en effet persuadé que le jeune Blake est l'esprit du poète mort mais égaré, piégé parmi les vivants par erreur. Il le prend donc en charge pour lui permettre de retrouver son chemin : celui du monde des esprits, évidemment.
Quelques vers du poète scandent cette longue traversée des apparences (servis par une musique d'un Neil Young particulièrement inspiré) :
Every night and every morn
Some to misery are born;
Every morn and every night
Some are born to sweet delight;
Some are born to sweet delight,
Some are born to endless night.
Ils sont extraits du long poème "Proverbs", du recueil Ideas of good and evil. La suite de la strophe dit ceci :
Joy and woe are woven fine,
A clothing for the soul divine;
Under every grief and pine
Runs a joy with silken twine.
It is right it should be so;
Man was made for joy and woe;
And, when this we rightly know,
Safely through the world we go. 
 
Dire à quel point ce film est un enchantement poétique et esthétique est peu de chose. J'y trouve à la fois la dimension mystique de Blake, la conception de la vie et de l'au-delà d'une culture radicalement étrangère et l'initiation à la vie d'un héros à travers son lent cheminement vers la mort. Ce qui pourrait sembler absurde donne lieu à un anti-western posant question.
Nobody apprend petit à petit à son protégé à laisser tomber une à une toutes ses illusions, se dépouillant à l'extrême afin d'entrer, cette fois-ci sans erreur d'aiguillage, dans le domaine des esprits. Nobody veut la liberté du poète Blake et, ce faisant, il amène le jeune comptable à consentir à la mort.
Qui peut dire s'il n'a pas raison? Que sait-on ?
Qui est né pour la nuit infinie ? Les indiens exterminés ou les hommes blancs conquérants qui ne savent pas voir le chemin de la mort comme une libération ?
Qui est né pour les plaisirs exquis ? Ceux qui souffrent ou ceux qui jouissent ?
Oui, Je crois que Jarnush, tout comme Nobody, nous invite à visiter nos trop confortables certitudes.
Et ça, il n'y a pas à dire, ça fait toujours du bien...

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